Santé mentale : Les damnés de la santé publique burkinabè

Les malades mentaux

       Les damnés de la santé publique burkinabè

A la fois visibles et marginalisés, les problèmes de la santé mentale mobilisent difficilement les foules au Burkina Faso. Avec le VIH/Sida, le paludisme ou la tuberculose, l'Etat et les bailleurs de fonds semblent avoir d'autres chats à fouetter et pour très longtemps encore...

 Ainsi, quelque 12 ans après l'adoption de la loi n°23/94/ADP portant Code de santé publique, le chapitre sur la protection en matière de santé mentale est riche en promesses de prises en charge, de mesures de prévention…

 A l'heure du bilan, que de déceptions ! De quoi rendre… fou !  Les malades eux-mêmes, leur famille et les agents de santé sont loin d'être satisfaits. Du coup, c'est le sauve-qui-peut. Conséquence : les patients se soignent à deux médecines : occidentale et ou moderne, d'un côté, traditionnelle et religieuse de l'autre. Des médecines ayant des principes d'appréhension de la maladie presque opposés. Ces appréhensions certes complexes, sont  une problématique échappant à tout le monde.

 

Maladies mentales

Changer de regard

 

La faiblesse des moyens publics pour la prise en charge des patients, les stigmatisations de la société aggravent la souffrance des malades et celle de leur famille.

 

Chacun des dix doigts, étranglés dans des anneaux en fer, est enflé. Au cou, un ensemble entremêlé de colliers  fait de chaînes de motos et de vélos. Son visage émacié semble ne ressentir aucune douleur. Il se ballade très souvent nu, depuis plus de 5 ans dans le quartier Somgandé, à Ouagadougou.  Avec ce qui lui reste de mains, levé vers le ciel, il a l'air de demander de l'aide. Le monde détourne son regard. Aucun secours. Il repart son chemin.

Ainsi se passent les journées de cet homme que tout le monde appelle à Ouaga et partout au Burkina  le «fou».

Les médecins modernes, eux, parlent plutôt de malade mental. Le nombre de malades mentaux, aucune source n'est en mesure de l'évaluer. «En l'état actuel, nous ne disposons pas d'une enquête en population générale qui nous permette de déterminer la prévalence du trouble mental au Burkina Faso. Néanmoins, l'on peut donner quelques indications. On estime qu'il y a 10% de la population qui va à un moment ou à un autre de sa vie faire une maladie mentale », assure le Pr Arouna Ouédraogo, psychiatre et chef de service de psychiatrie au Centre hospitalier Yalgado Ouédraogo. Dans les rues de presque toutes les villes du Burkina, les personnes mentalement atteintes déambulent. Elles font parties du décor. Aucune autorité presque ne se soucie de leur avenir et devenir. «Interner ces malades demandent d'énormes moyens financiers et humains. C'est à leur entourage de voir comment leur éviter de se balader en attendant une solution meilleure», concède un médecin en service au Ministère de la santé.

Pourquoi donc une telle affirmation ? «Depuis 2001, le programme national de santé mentale existe, mais il ne bénéficie pas de financement.. L'Etat burkinabè vivant  de l'aide extérieure ne dispose donc pas de moyens pour s'en charger.» commente cette source. Puis de renchérir «Le ministère de la Santé a plusieurs priorités et parmi celles-ci, il faut choisir les plus urgentes. Et la santé mentale ne fait pas partie de celles-là». Et le Pr Arouna Ouédraogo de s'exclamer «J'aurai été le premier heureux si la santé mentale était l'une des priorités du Burkina».

Le fait que la maladie mentale n'est ni contagieuse, ni infectieuse comme le sida l'éloigne des priorités du gouvernement burkinabè. D'ailleurs la Communauté internationale, acteur et auteur de l'engouement pour la lutte contre une quelconque affection n'en fait pas sa préoccupation.

 

Une offre de soins particulièrement limitée

 

L''horizon pour une bonne prise en charge médicale semble invisible. La formation d'un psychiatre coûte cher. Elle oscille entre 15 et 20 millions de F CFA et dure en moyenne 12 ans. Le Burkina compte seulement 7 médecins psychiatres. Il dispose de 22 services de santé psychiatriques. Le service psychiatrique du Centre hospitalier Yalgado Ouédraogo de Ouagadougou, créé en 1961, interne en moyenne 20 personnes pour une durée globale de 14 jours. Il dispose de 40 lits. «La norme OMS concernant l'hospitalisation est de 3 lits pour 1000 habitants.  Il y a  donc encore des efforts à faire pour assurer, une couverture sanitaire suffisante, des soins de qualités, rapprocher les structures de soins des populations», constate dépité le Pr Arouna Ouédraogo.

Les malades existants, il faut bien en prendre soins. Leur processus de guérison nécessite plus ou moins une trithérapie : le traitement par le biais de la chimiothérapie (recours médicamenteux), de la psychothérapie (soins psychiques) et la sociothérapie (réinsertion sociale). C'est une prise en charge dans laquelle le patient doit être en contact avec ses amis et parents. «Ce processus coûte cher  en temps et en argent. Par exemple, pour l'achat des médicaments, nous avions du nous réunir en famille pour le faire. A l'hôpital, le médecin nous a recommandé d'être à l'écoute du malade et c'est ce que nous avions fait. Cette assistance est très importante d'autant plus que lorsqu'il y avait une tension entre le malade et un membre de la famille ou l'extérieur, les crises recommençaient», affirme Samuel Kaboré enseignant à l'Université de Ouagadougou qui a accueilli deux malades. Pour Prosper Kontiébo, curé de la paroisse saint Camille de Ouagadougou, «Si le malade est compris, choyé, il guérit vite».

 

La stigmatisation, signe d'intolérance

 

Parfois, le processus de guérison est très long et difficile. Et il faut beaucoup de patience. «Je veillais presque toutes les nuits. Il me fallait rentrer au pays avec des diplômes. À la veille de l'examen de licence, on m'a emmené à l'hôpital. Le médecin m'a dit que c'était du surmenage. Il m'a conseillé de me reposer. Je suis rentré au pays sans rien. Pire, plus  dépouillé que lorsque j'en partais. Pour moi, c'était toute ma vie qui basculait. Mon avenir, mes espoirs… De retour au pays, chaque jour, je déprimais  malgré le soutien de ma famille, des amis. J'étais obsédé par mon échec. J'étais devenu une loque humaine», confie sous anonymat cet ancien  étudiant en mathématiques de l'Université de Bordeaux en France. Sa famille et lui ont consulté des psychiatres, des guérisseurs, mais rien à faire ! «Mes parents, fatigués, ne pensaient plus à une possible guérison. Ils se disaient que j'aurais dû mourir. Puis, un jour, j'ai fais la rencontre d'un ancien malade comme moi. Il m'a compris et m'a dit que sans ma propre volonté, rien ne pouvait être possible. J'ai commencé à reprendre mes esprits, à redevenir humain, à voir mes échecs, à penser que je peux mieux faire, à réessayer la vie dans toutes ses dimensions ». Actuellement, cet ancien malade est gestionnaire dans une entreprise de la place.

Si cet ancien étudiant a eu de l'aide, ce n'est nullement le cas de Ramata Ouédraogo. Elle s'est vue délaissée par ses proches et surtout par son époux. «Il n'a rien fait pour me soigner et pendant plus de 3 ans, j'ai erré toute nue dans les rues de Ouagadougou». Les malades repoussés par leur milieu sombrent. Et Prosper Kontiébo, curé de la paroisse saint Camille de regretter que «Dans notre société, nous soyons pour une part responsables de leur maladie». Néanmoins, «l'apport de l'entourage dans la guérison peut être positif tout comme négatif. Mais, en fonction de la nature du problème, nous essayons d'impliquer la famille, de modifier le comportement dans le sens de faciliter la guérison», soutient le praticien Arouna Ouédraogo. Puis d'insister «Pour un traitement efficace, il y a nécessité de prendre en charge tôt le patient».

Trop souvent, la prise en charge tardive retarde ou amoindrit la récupération du souffrant. Ainsi certains malades élisent domicile dans les artères de la ville.

Le rejet social dont sont victimes les personnes atteintes de troubles mentaux fait souvent obstacle à leurs efforts de réadaptation. Nombreuses sont les  personnes qui pensent que ceux qui ont un désordre mental sont violents et dangereux. Seulement une minorité d'entre eux le sont. «Ils agressent lorsqu'ils délirent ou entendent des voix ou s'imaginent être en danger», déclare l'anthropo-psychanalytique et psychiatre Berthe Lolo. «J'aimerais que les gens regardent les malades mentaux d'une façon plus fraternelle  même s'ils ont un écart de conduite. Qu'on soit plus tolérant à leur égard. Ce sont des humains comme vous et moi», exhorte l'ancien malade devenu gestionnaire.

Avoir des malades à domicile est souvent sources de frayeurs et d'angoisses pour les familles. «Vous avez des inquiétudes quant au comportement possible de la personne malade. Va-t-elle devenir violente, injurieuse, s'enfuir?», se demandait continuellement Samuel Kaboré. Parfois lorsque le malade devient violent, la famille s'oblige à des mesures draconiennes. «Il nous est arrivé de nous mettre à plusieurs pour l'immobiliser, le ligoter afin de le conduire à la psychiatrie» reconnaît Samuel. Puis d'avouer avec une pointe de regret «nous le faisions car nous n'avions pas d'autres choix».

Certains sont victimes de brimades. «Très souvent, les gens le battent et il revient à la maison avec de grosses blessures. Et lorsque je vois les gens  agir de la sorte, cela me fait énormément de peine et je me mets à pleurer », s'indigne Alimata Zoungrana, mère d'un malade. Au delà de ce sentiment de tristesse, l'impuissance face à une maladie prend le dessus. «Cela me fait énormément souffrir de voir mon fils, traîner ainsi dans la ville. Mais que puis-je faire. Nous avons essayé tous les types de soins en vain», se lamente Alamata Zoungrana, la voix brisée par l'émotion.

Les malades ne peuvent donc, du fait de leur état, participer à la  vie de leur  famille. «Je ne peux pas le renier. C'est mon frère et le même sang coule dans nos veines. Ce qui me tourmente, c'est l'absence  de complicité. Cela me manque énormément. C'est le seul regret que j'ai. Par exemple à mon mariage et au baptême de mon premier né, il a assisté impassible», se lamente Nouffou Yobgo, frère aîné d'un malade

 

Mais le fou est parfois utile

 

Les «fous» courent un risque relativement plus élevé de voir leur liberté et leur intégrité bafouées par abus sexuel ou assassinat. Les auteurs? Des personnes à la recherche de pouvoir et de fortunes.  «J'ai rencontré une malade mentale dans la ville de Koudougou. Elle m'a confié que la nuit, les hommes rodaient autour d'elle…», révèle Paul Kabré, réalisateur de Fou parmi les hommes, un documentaire de 27 mn sur la santé mentale paru en 2001. Certaines personnes pensent qu'en faisant l'amour avec ces malades ou en prélevant certains de leurs organes, elles peuvent devenir puissantes ou riches. «C'est totalement de la superstition ça. La richesse réside dans l'harmonie avec son environnement, dans les initiatives que l'on prend», s'écrie Lamoussa Naba, parapsychologue et géomancien. «Il n'a aucun pouvoir. Il ne fascine que les esprits faibles ?», se moque la pédopsychiatre Cécile Dufour. N'empêche, il n'est pas rare de rencontrer des folles traînant grossesses ou enfants. Il a fallu bien que des gens « normaux » passent par là-bas. Mais de ça, la société ne s'en préoccupe guère.

L'acceptation des malades, l'amélioration de leur prise en charge, la sensibilisation des populations sont nécessaires à la promotion de la santé mentale. C'est l'un des défis de la société burkinabè.  

 

 

Ramata.sore@gmail.com

 

Médecine traditionnelle, religion et folie

 

Prosaïquement, c'est l'appellation « folie » qui est couramment utilisée. Pour les spécialistes, il s'agit de maladie mentale. La folie, est donc une maladie et non une damnation. Il faudra beaucoup d'explications pour ôter ce préjugé de la tête des gens. Stéréotype, d'autant tenace que pour les religieux et les tradipraticiens, à qui on fait régulièrement appel pour soigner des malades, en raison de la faiblesse de la prise en charge par la médecine moderne, un ''fou'' n'est pas un malade, mais un possédé ou un damné.

 

 

Bon nombre de patients consultent un guérisseur lorsqu'ils ont des pathologies mentales. «Une fois, l'on m'a amené une personnalité dont les membres étaient ligotées. Ses enfants m'ont expliqué que depuis un certain temps, il a perdu la raison. Je leur ai demandé de le détacher. Voulant savoir ce qui n'allait pas, je me suis adressé au vieux. Mais je n'en aurais pas le temps, puisque le malade s'est précipité et m'a saisi par le cou en chuchotant des questions à mon oreille. J'ai pris le temps de l'écouter et lui ai proposé de prier. Il a accepté. Et là, j'ai pu lui faire l'imposition des mains en invoquant Allah, le Miséricordieux. Il s'est alors endormi pendant plus d'une heure. A son réveil, sa première question était de savoir où il était et pourquoi sa famille était autour de lui», relate Cheick El Hadj Mamoudou Bandé, Imam et spécialiste de la santé mentale.

 

«Seule la prière guérit»

 

Chez les chrétiens également, la prière est le seul remède de guérison. «Pour faire sortir le diable du corps du malade, il faut trouver son point sensible. C'est-à-dire lui faire des choses qu'il n'aime pas. Pour trouver cette faille, il faut des heures et des heures de prière», annonce l'Abbé Ambroise Compaoré de l'église Christ Roi de Gounghin à Ouagadougou. L'Islam et le christianisme prône pour la guérison, la foi en Dieu, la prière continue «car un corps débarrassé de son démon devient un abri propice s'il est laissé à nouveau à lui-même sans protection, c'est-à-dire sans prière», souligne Prosper Kontiébo, religieux camélien, curé de la paroisse Saint Camille de Ouagadougou. «Je n'ai utilisé comme médication que la prière au nom de Jésus, le christ qui a versé son sang pour ses enfants. Depuis ma guérison, je suis devenu chrétienne afin de rester dans la foi et me protéger pour l'éternité», confie Ramata Ouédraogo, ancienne malade.

Saidou Bikienga, dit Saidou Nagréongo diagnostique d'abord les causes de la maladie en s'entretenant avec le malade. Explore l'histoire personnelle du patient et les symptômes de son mal. Ensuite, après des prières et des purifications, il prescrit selon les cas, un traitement à base de décoction de plantes. Le choix  et l'usage des végétaux dépendent des jours et de la saison.

Pour Éric de Rosny, prêtre jésuite français vivant au Cameroun et devenu guérisseur traditionnel, il n'y a pas de séparation entre le religieux et le profane, le  visible et  l'invisible. Pour lui, la médecine traditionnelle africaine s'occupe donc et du corps et de l'esprit. La maladie de quelqu'un est le symptôme d'un mal collectif. Le praticien traditionnel, le ngambi chez les Doualas du Cameroun, cherche ce qui ne va pas dans la famille. La souffrance d'un seul est la preuve que la famille est en conflit. Le ngambi est une sentinelle, un voyant, protégeant les autres. Ses séances de guérison se terminent par un repas de dénouement de la crise. «C'est aussi une technique de réconciliation des membres d'un groupe où chacun réaffirme à haute voix, devant tout le monde, qu'il n'a l'intention de faire de mal à personne et que s'il le fait, il n'en est pas conscient, il en est désolé et demande à réparer», conclut le jésuite français. 

L'approche thérapeutique de la tradipratique, du christianisme et de l'Islam considère que les séances de guérison des troubles mentaux sont dangereuses. Le soignant est en contact avec des forces invisibles et malfaisantes. Aussi, selon le religieux camélien, Prosper Kontiébo «il y a des gens désignés pour exécuter les prières de libération délivrant quelqu'un sous emprise du mauvais génie». Lorsque le thérapeute, son entourage ou ceux qui l'assistent ne sont pas spirituellement armés, le génie mauvais prend possession de leur corps lorsqu'il est délogé d'un autre. Cheick El Hadj Mamoudou Bandé en sait quelque chose. «Après l'une de mes séances de guérison, mon fils More-Adine s'est évanouie parce que possédé par les génies que je venais de chasser». 

Au Burkina Faso, le choix des parents pour soit la médecine traditionnelle ou moderne, soit les prières de guérisons chrétiennes ou musulmanes dépend de la conviction culturelle et religieuse, et des moyens financiers. Les thérapeutes religieux et traditionnels n'exigent pas de grosses sommes d'argent. Presque tous le font à titre symbolique «Nous avons séjourné à Yalgado durant près d'un mois. J'ai épuisé tout l'argent que j'avais. Les médicaments à l'hôpital coûtent très cher. La santé de mon épouse ne s'améliorant pas, j'ai décidé d'essayer la médecine traditionnelle», confie Baba Alkhai Ibrahima, l'époux d'une malade. Les familles ont donc recours à l'une ou à l'ensemble des trois thérapies spirituelles avant ou après celle moderne.

Le désordre mental donne lieu à toutes sortes d'interprétations. «Les gens sont censés souffrir de maladie mentale seulement lorsque leurs pensées, leurs émotions ou leurs comportements sont contraires à ce qui est considéré comme acceptable», s'offusque Diane Nama. Sylvestre Ouédraogo, la considère comme «une simple protection de celui qui ne veut pas être dérangé, sollicité dans ce monde devenu matérialiste». La société forge donc certaines maladies. «L'homme n'est humain que dans une culture. Il se construit dans son système de valeurs. Malade, il guérira en observant les principes de sa société», note Cécile Dufour, pédopsychiatre.

Pour le Burkinabè, l'être humain «appartient à un réseau de relations lignagères à la fois horizontale et verticale. Il se sent victime d'une agression provenant soit des êtres humains soit des esprits qui peuplent son environnement». L'affaiblissement du corps humain est donc perçu comme conséquence, soit de l'environnement, soit des esprits.

 

L'inconnu rend ''fou''

 

Des agressions mentales causées, il y a celles des marabouts et des sorciers. Si les marabouts utilisent leurs pouvoirs maléfiques pour jeter des sorts réduisant la capacité intellectuelle de l'individu, le sorcier anthropophage, lui, «mange l'âme» de sa victime. L'attaque de ces deux entités aboutit soit à la mort, soit aux troubles mentaux. Selon la psychiatre camerounaise Berthe Lolo, docteur en anthropologie psychanalytique, la sorcellerie est un système de gestion et de pouvoir dans un groupe par le maniement des liens. «C'est un système qui échappe à la connaissance du commun des mortels. On comprend que, d'emblée,  l'on puisse imputer la maladie mentale à la sorcellerie. Un ensorceleur ne peut pas sur demande lancer un sort à une personne qu'il ne fréquente pas. Il le lance à celle qui lui est familière», souligne le docteur Lolo. Cette aliénation peut être aussi l'action des ancêtres. Elle est une représaille contre une transgression d'interdit, le manquement à une obligation ou offense aux parents.

Selon El hadj Tiégo Tiemtoré, lmam de l'association des élèves et étudiants musulmans, au plan religieux, «l'Islam parle de maladies mentales qui sont des punitions divines pour éprouver». Si dans la religion musulmane, on parle également de djinns ou génies qui rendent malade, dans le christianisme on évoque le diable a qui l'humain s'unit et finit par être malade mental.

Les génies provoquent, selon le parapsychologue et géomancien Lamoussa Naba, une stupeur, une peur et des comportements hors du commun chez la personne qui les voit. D'où les troubles mentaux.  Et cela arrive «aux personnes qui invoquent ou pactisent avec des esprits pour obtenir la richesse et le pouvoir», révèle Saidou Nagréongo.

En Islam, les djinns mauvais s'attaquent aux hommes «Par pur plaisir ou en cas de transgressions de certaines règles religieuses, comme le manque d'ablutions». Ils errent, possèdent un corps et obligent leur hôte à les intégrer dans leur vie. «Les mauvais esprits veulent entraîner les hommes dans la souffrance. Ils souffrent, c'est pourquoi ils prennent possession du corps de l'homme», mentionne le religieux camélien Prosper Kontiébo, Dans cette catégorie, «les femmes ou maris de nuit sont des génies qui s'unissent à une fille ou à un garçon». Ils apparaissent pendant la nuit et au cours du sommeil. Ils partagent la couche de l'individu choisi. Ils prennent la physionomie d'une personne envers qui l'individu éprouve du respect.  Jaloux, le «mari ou femme de nuit» empêche son partenaire humain d'avoir de la progéniture, une vie sexuelle normale et parfois une bonne santé mentale. Les femmes, possédées par eux, ne tombent pas enceintes ou font de fausses couches répétées. Les hommes de leur côté, souffrent d'impuissance sexuelle, de stérilité. «Certains génies se présentent sous formes humaines ou ont l'apparence d'un arbre. Les Mossé les appellent Tiisé. D'autres prennent des formes animales. « Un enfant que j'ai eu à soigner voyait un charognard blanc ou une chèvre tenant une louche » se souvient Cheick El Hadj Mamoudou Bandé. Pour lui, «Les kinkirsi ou jumeaux sont les nains des génies. Ils sont plus inoffensifs mais éprouvent la personne à laquelle ils s'en prennent».

Pragmatisme et rationalité sont les réponses trouvées par certains pour faire front aux croyances  sociales liées aux génies. Ainsi, «Quand nous ne comprenons pas les véritables raisons d'un phénomène, nous créons des mythes de mauvais esprits ou de démons pour fournir une explication. Des individus les utilisent pour expliquer les maladies mentales. Ce qui donne l'illusion de la compréhension. Et beaucoup y croient. Il est toujours plus facile de croire à un mythe plutôt que de reconnaître son ignorance», déplore Samuel Kaboré, enseignant à l'Universitaté et ayant abrité deux malades mentaux. Cette analyse est partagée par la psychiatre et anthropo-psychanalyste Berthe Lolo : «Les djinns ou génies, le diable et les esprits ne  sont que les explications pour décrire la maladie. On rend l'autre fou en coupant les liens lorsque l'autre s'y attend le moins. Mais toutes les ruptures ne deviennent pas pathologiques et graves. Les ruptures qui deviennent pathologiques le sont parce que ne survenant pas dans une relation simple et saine, mais dans un rapport tissé de bout en bout par la personne qui joue le rôle du sorcier, du génie  à l'insu de la victime».

Contrairement à une maladie organique où il faut négocier avec des facteurs physiques, le désordre mental dans la société est une question de valeurs. Il relève des catégories du bien et du mal, de ce qui est convenable ou de ce qui ne l'est pas. Et il se soigne soit par les plantes ou par la parole  agissante dites prières n

 

R. S.

 

Il n'y a pas «une» mais des «folies»

 

«La maladie mentale regroupe un ensemble très hétérogène de troubles qui se caractérisent par des anomalies au niveau du comportement, un vécu assez particulier. Chaque pathologie est spécifique. Les formes graves de maladies mentales sont représentées par les schizophrénies. Ce sont des troubles chroniques invalidantes parfois. Elles évoluent le plus souvent sur plusieurs années. Au Burkina Faso, elles symbolisent, du point de vue du profane, l'image même de la maladie mentale», assure le psychiatre et professeur Arouna Ouédraogo. Selon lui, 99% des malades mentaux déambulant dans la ville de Ouagadougou sont atteintes de schizophrénies. C'est un trouble grave se déclarant généralement à la fin de l'adolescence ou au début de l'âge adulte. Elle se caractérise par des distorsions profondes de la pensée. Elle affecte le langage, les perceptions et la conscience de l'identité. La personne a des hallucinations auditives ou des délires… La seconde pathologie, moins grave est la dépression, l'anxiété. Elles sont des peurs ressenties en certaines situations. Elles peuvent être également déclenchées de façon spontanée. Elles se caractérisent par une tristesse, une perte d'intérêt pour toute activité et une baisse d'énergie.

La maladie mentale est multifactorielle. Il résulte de recherches que certains individus ont un ensemble de perturbation se situant au niveau des substances organiques. Ce sont donc les anomalies au niveau des neurotransmetteurs qui peuvent être à la base de maladies mentales comme la dépression.

A ce premier facteur biologique s'accole, celui social. Un mariage, un deuil, une catastrophe ou tout autre événement bouleversant l'équilibre peut constituer soit des éléments déclenchant, précipitant ou aggravant du désordre mental.

Au plan de l'hérédité, la maladie est transmise à la descendance du fait que sur le support génétique se localise une anomalie. «Mais ce sont des hypothèses. En définitive, on est fondé à croire que la maladie serait due à la conjonction de plusieurs facteurs. Et qu'un seul élément ne serait pas suffisant à induire la pathologie», précise le spécialiste Arouna Ouédraogo. Selon lui, tout le monde est susceptible de faire un jour ou l'autre une maladie mentale.

 

Les devoirs de l'Etat

 

Dans les normes, la responsabilité de la prise en charge de la santé mentale incombe à l'Etat. Et la prévention de celle-ci constitue normalement pour lui, une priorité.

L'article 110 du Code de santé publique stipule que lorsqu'une personne atteinte de troubles mentaux constitue une menace ou un danger pour elle-même ou pour autrui, son hospitalisation dans une psychiatrie ne requiert pas le consentement de ses parents ou de son représentant légal.

A l'article 73, il est dit qu'il n'y a ni crime, ni délit, ni contravention lorsque l'auteur était en état de démence au temps de l'action ou lorsqu'il a été contraint par une force à laquelle il n'a pu résister.

 

La drogue rend-elle ''fou'' ?

 

«La maladie mentale due à la drogue est un cas particulier», fait remarquer le psychiatre Arouna Ouédraogo. Le recours à la drogue peut être interprétée comme le révélateur d'une difficulté. L'utilisation de substances psycho-actives comme l'alcool, l'héroïne, la marijuana… peut être à la base de modifications au niveau de l'organisme se traduisant par des troubles physiques et psychiques. Les pathologies des drogués sont l'intoxication aiguë, la dépendance et les troubles psychotiques.

 

Centre d'accueil pour enfants déficients

 

Ouvert le 05 janvier 2005 au sein de l'hôpital Yalgado, le Centre d'accueil thérapeutique à temps partiel pour enfants et adolescents, accueille les autistes et des mineurs souffrant de troubles de langage, de difficultés scolaires, de la psychose. Cette structure «répond au besoin des parents d'avoir une unité de soins adaptés», déclare Adéline Bonkian, pédopsychiatre et directrice du Centre.  De sa date d'ouverture à novembre 2006, le service a traité 234 enfants. Actuellement, environ 100  y sont toujours. Les enfants sont admis sur sollicitations des parents, des pédiatres ou des écoles dès lors qu'ils constatent que l'enfant à un comportement inadapté. La structure bénéficie de la coopération de l'établissement public de santé de Villevrad en France. Villevrad prête main-forte au Centre d'accueil en y envoyant deux fois par an une équipe de spécialistes.

 

R. S.

 

Collaboration inter-médecines

 

Selon l'OMS, plus de 90% des Africains ont recours à la médecine traditionnelle ou font la conjonction entre elle et celle moderne. Au Burkina Faso, quand bien même le Code de santé publique reconnaît la pharmacopée, la médecine moderne travaille en marge d'elle. «Nous n'avons pas de collaboration avec les tradipraticiens. La société burkinabè considère que certaines maladies mentales résultent de la possession par le génie. C'est un univers qui relève des croyances sociales. Dans le cadre de notre démarche diagnostique, nous sommes amenés à constater qu'un certain nombre de patients recourent à la médecine traditionnelle avant ou après nos soins. Je suis formé pour soigner des malades à partir de la médecine occidentale. Il n'appartient pas à un agent de santé de décider d'une collaboration avec la médecine traditionnelle», argumente le Pr Arouna Ouédraogo, chef de service de la psychiatrie de l'hôpital Yalgadogo Ouédraogo de Ouagadougou. Cet avis n'est pas partagé par un ancien directeur de la santé publique. Pour lui, une coopération entre médecine moderne et traditionnelle «sera plus porteur du fait que la maladie mentale est entourée de croyances sociales. A celles-ci,  les guérisseurs peuvent y répondre. Pas la médecine moderne». Pour cette source, même si le rapport entre les deux sciences doit être formalisé par le programme de santé mentale, «il se doit d'être d'abord de l'ordre de l'initiative personnelle. Dans certaines localités du Burkina, cette association donne de très bons résultats. Cela ne peut être que bénéfique à notre société».

La distanciation de la médication moderne vis-à-vis de celle traditionnelle renforce plus ou moins la précarisation des malades et leur isolement. «Le malade mental africain a une toute petite place, pour ne pas dire qu'il n'en  a pas dans nos sociétés actuelles. Il ne peut être repris par le système traditionnel où il pouvait ramener la concertation et l'entente. Dans le système moderne, le patient devient un poids pour sa famille. Elle ne sait plus comment le gérer», souligne la psychiatre camerounaise et anthropo-psychanalytique, Berthe Lolo.

 

R. S.

 

Le génie n'est pas responsable de la ''folie''

 

«La maladie mentale est le résultat d'un déséquilibre entre le cerveau et l'émotion». C'est l'explication que donne Lamoussa Naba. Il est Burkinabè, parapsychologue, géomancien de renommée internationale. Créateur des écoles Earth Center aussi bien en Europe, en Asie qu'aux Etats-Unis, il y enseigne la méditation, le diagnostic des maladies à plus d'un millier de personnes.

Qu'est ce que la maladie mentale communément appelée ''folie''  dans le domaine de la parapsychologie?

Lamoussa Naba (L. N.) : L'être humain possède le cerveau et le mental. Le premier fonctionne de façon froide et ''calculative''. Il sait additionner, soustraire et établir des logiques. Chaque fois que l'on soumet des données au cerveau, ce dernier établit des logiques. L'individu possède l'intelligence émotionnelle. Et c'est cette logique émotionnelle qui surpasse la logique établit par le cerveau. Le cerveau possède sa logique mais ne possède pas de motivation. L'émotion est une forme d'énergie. Elle ne vient pas du cerveau. Le cerveau sait s'adapter. Le problème avec l'émotion, c'est qu'elle est très instable. Chaque fois que l'émotion accepte un principe, le cerveau a la réaction qui va avec. Et il l'enregistre comme un principe de fonctionnement. A force de contradiction, le cerveau se surcharge. Ce modèle concerne également et l'individu et son environnement. Dans l'environnement, c'est la contradiction entre une façon de faire imposée par l'entourage et l'individu qui lutte pour agir à sa façon qui entraîne des troubles.

 

L'on affirme très souvent, que la maladie mentale est due à des esprits mauvais ou génies. Qu'en est-il réellement ?

L. N. : Dès qu'on rentre dans ce domaine, c'est l'irrationnel qui prend le pas sur le rationnel. Cela ne veut pas dire qu'il n'existe pas de dimensions. Il existe réellement un monde des esprits. C'est la manière dont une personne appréhende son environnement qui fait qu'elle finit folle plutôt qu'une autre alors que tous sont soumis approximativement aux  mêmes conditions de vie. En fait, la folie est le résultat du conflit entre le cerveau et l'émotion. Si tous les malades mentaux avaient eu une attitude très calme  par rapport aux événements qui leur sont arrivés, ils ne seraient pas dans leur état actuel. La raison pour laquelle les autres donnent l'impression de garder leur situation sous contrôle, c'est parce que le côté émotion semble être dominé. L'émotion possède une force. Elle ne possède pas de logique. L'individu malade a son émotion qui a détruit son sens de la logique. L'émotion ayant pris le dessus, ce dernier se crée donc son propre monde. Et étant donné que le fou et nous ne sommes pas dans les mêmes dimensions, nous éprouvons de la pitié pour eux, pensons qu'ils souffrent. Plus de 95% soit plus de 9 et demi personnes sur 10 ont les potentielles de ce que nous appelons folie. Elle se trouve chez presque tout le monde. Ce que nous appelons les fous font partie des 5% qui ne sont pas équipées pour gérer une situation de conflit.

 

Qu'est ce que donc le génie ou l'esprit ?

L. N. : A quel moment peut-on dire que l'individu est complet ? Avant sa conception ? A sa naissance ? Ou à sa mort? Comprendre cette énigme permet d'appréhender le monde des êtres. L'homme est en perpétuelle maturation. Il se fait avant d'être conçu, pendant sa conception, à sa naissance, pendant sa vie, et sa mort. A chaque étape de son évolution, il négocie sa maturation car l'intelligence qui fait le bras n'est pas celle qui fait le pied. Lorsque l'individu a ce processus de maturation qui est interrompu, il se trouve incapable de posséder un corps. C'est le génie. Et il se retrouve parfois obligé de se promener à la recherche d'un corps qu'il peut voler.    

Mais, entre le génie et l'esprit, il existe une légère différence. L'esprit, c'est plus ou moins l'individu qui décède sans avoir ouvert la porte de la réincarnation. La réincarnation étant le fait de renaître et continuer à avancer pour être pure comme les Dieux, de faire son expérience de vie en corrigeant ses défauts, en s'améliorant, se purifiant, pour grandir.

 

Sont-ils bons ou mauvais et auteurs de maladies notamment de folie ?

L. N. : Les hommes sont bons ou mauvais tout comme les esprits ou des génies le sont. Concernant la folie, l'être humain a tendance à être effrayé par ce qu'il ne contrôle pas ou ne connaît pas. Toutefois les génies ou les esprits peuvent être aigris compte tenu de l'interruption de leur processus de maturation. L'homme qui panique face à eux montre sa faiblesse. Il se retrouve donc martyrisé. Il devient victime…

 

La folie peut –elle- être due à un pacte avec le diable comme le pense une frange importante de la population ?

L. N. : C'est une superstition que de parler de diable. Cette notion de diable est purement subjective et découle de l'adhésion des individus aux valeurs religieuses musulmanes ou chrétiennes.

 

Et la sorcellerie dans ce magma de croyance ?

L. N. : La connaissance de l'influence énergétique de la planète terre contient le secret de tout ce qui arrive à l'être humain. La sorcellerie est l'impact du dialogue horizontal, c'est-à-dire de ce qui est sur la terre sur ce qui est sur la terre. Il existe deux énergies qui vont dans des sens opposés et se touchant parfois. L'énergie que la terre émet à partir de son centre passe à travers tout ce qui existe sur la terre. Dans l'Est du Burkina Faso, chez les Gourmantché, on appelle cette énergie le baïwalé. L'autre énergie est le yénou. Elle suit la trajectoire contraire du baïwalé parce que la terre reçoit le message des autres planètes. Et avant que cette énergie ne parvienne au centre de la terre, elle pénètre toute chose se trouvant à la surface de la terre. Et ce sont ces deux forces énergétiques qui déterminent le destin de tout ce qui existe soit sur la terre ou sur les autres planètes. Le principe de ces deux énergies devient ce qui est à la source même de la maladie, de la mort, de la naissance sur la terre. La vie est donc le résultat d'un dialogue des énergies venant du centre de la terre et celle venant des autres planètes et se dirigeant vers l'espace.

   

Comment faire pour ne pas être de la catégorie des personnes que l'on appelle folles ou malades mentales ?

L. N. : Cela dépend de la capacité de l'individu à gérer les conflits que la société lui soumet. Plus l'individu fait preuve de flexibilité émotionnelle, intellectuelle, d'humilité, mieux il supporte son environnement.

 

Comment soigner la maladie mentale ?

L. N. : Il faut l'aide d'individus spécialisés tels les guérisseurs, les vieux. Il y a également des herbes ou plantes qui aident à la guérison. Dans le monde, la plupart des groupes ethniques possèdent leurs façons d'assurer la guérison des malades. Il est important de respecter et de maintenir les liens avec les ancêtres.

 

Comment concilier médecine traditionnelle et moderne, pour un bien-être mental de l'Africain dans une société qui se construit de plus en plus  sur le modèle occidental?

L. N. : La conciliation médicale sera difficile. L'existence de la folie incombe à la façon dont nous Africains  appréhendons le monde. L'Africain utilise de plus en plus l'émotion. Conséquences : nombreux sont stressés, déprimés. Ils doivent donc éviter d'accuser le sorcier. Nos sociétés africaines donnent l'image d'une société qui ne sait pas dans quelle direction évoluer. Elle ne ressemble pas à celle occidentale pas plus qu'à celle africaine. Nous perdons nos valeurs ancestrales et nous nous affublons d'idéologies extérieures qui ne nous laissent pas le temps de penser pour nous-même. 

 

Qu'est ce qui différencie alors un malade mental burkinabè d'un américain ?

L. N. : Côté principe de la maladie, les deux sont identiques. La différence se trouve dans le détail car être en bon terme avec son environnement aide, être en  bon terme avec sa lignée ancestrale aussi. Si les ancêtres sont contents de toi, ta vie sera une vie de paix. Se passer de ce lien engendre des troubles mentaux, psychologiques et l'autodestruction. L'Africain n'a rien à gagner en se dénaturant.

 

 

Propos recueillis par R. S. 

 

Dossier réalisé par Ramata Soré

Journaliste au Bimensuel L'Evénement

+226 70 267473



01/02/2007
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