Quitter son gang et mourir

Les "maras", bandes criminelles qui essaiment les rues du sous-continent et des Etats-Unis, sont sans pitié. Une fois dedans, difficile d'en sortir. Público a rencontré un ancien chef dont la tête est mise à prix. Un témoignage rare.

"Au Guatemala, la situation dans la rue est si difficile que tu te prends quatre balles dans la tête si tu bouges." Juan Manuel Cerezo le sait bien. Il a bougé et s'en est pris huit. "Mais ça en valait la peine", affirme-t-il. Les premières balles lui ont servi à se faire une place dans la mara M-18 du quartier de Boca de Monte, dans la capitale guatémaltèque, et les quatre autres lui ont permis de se rendre compte de son erreur. "Les maras sont aujourd'hui des bandes sanguinaires et cruelles. Elles n'ont plus de règles : elles tuent, violent et font du trafic de drogue."
Ce n'était pas le cas dans les années 1990, quand Juan Manuel a décidé d'entrer dans une de ces bandes parce qu'il craignait les brutes de l'école. Il avait à peine 13 ans, vivait avec ses grands-parents et souffrait de l'abandon de ses parents et des raclées que lui faisaient subir les membres d'autres bandes. Aujourd'hui, sa tête est mise à prix et son corps est couvert d'une mosaïque de tatouages. "Quand on abandonne la mara, on se fait un nouvel ennemi : sa propre bande", explique-t-il.

Juan Manuel est l'ex-chef de l'une des clicas, ou sous-divisions, de la M-18. Il vit désormais caché avec un bras inutile et refait sa vie avec sa fille de "4 ans et 4 mois". Les tatouages qui couvrent son corps le trahissent. "Mon passé me poursuit. Je me réveille souvent la nuit avec en tête le visage des gens que j'ai tués", confie-t-il.

Il suffirait qu'on aperçoive le numéro 18 qu'il porte tatoué dans le cou pour qu'il se prenne une balle dans la poitrine. La bande qu'il dirigeait était composée de 40 membres parmi lesquels seuls quatre sont encore en vie. "Je n'atteindrai pas 30 ans", prédit-il. Les statistiques vont dans le même sens. Selon les ONG locales, près de 5 000 homicides se produisent chaque année au Guatemala et 34 jeunes sont assassinés chaque mois.

"Dans la bande, nous ne pouvions pas avoir les cheveux longs ni porter du rouge ou du violet. Nous nous sommes tous inventé des pseudonymes anglais pour éviter qu'on nous reconnaisse", explique Juan Manuel en relevant sa chemise pour montrer son pseudonyme – Gasper –, qu'il porte tatoué sur le corps. Il a vu mourir son deuxième enfant, âgé de quelques mois à peine, parce qu'il fumait trop de drogue chez lui. "Ma femme prenait de l'héroïne et moi du crack. Je suis responsable de sa mort et je ne me le pardonnerai jamais. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à détester la bande, la drogue et la vie."

Mais il a continué de régner sur son quartier jusqu'à ce qu'il soit arrêté, en 2005. "J'ai passé neuf mois en prison, juste assez pour me rendre compte que je devais changer de vie, confesse-t-il. Un jour, la Mara Salvatrucha [MS-13, ennemie jurée de la M-18] a organisé une embuscade, et 22 hommes de ma bande sont morts. C'est là que j'ai compris que, dans les moments les plus durs, on se retrouve toujours seul. Les frères de sang, ça n'existe pas", répète-t-il en montrant les tatouages de cette époque. L'un d'eux représente un clown qui pleure derrière des barreaux.

Juan Manuel a frôlé la mort et s'est enfoncé dans une profonde dépression. Il a décidé de tout abandonner. Il ne songeait plus qu'à se consacrer à sa femme et à sa fille. "J'ai engagé un avocat pour qu'il me fasse sortir de là." Mais la vie de Gasper change du tout au tout : sa femme l'aimait comme chef de bande, pas comme maçon. Et sa mara l'avertit qu'il joue avec sa vie. "Ma femme est finalement partie et je suis resté seul avec ma fille Lidia. Je vis avec elle depuis, me cachant de mes hommes et des bandes rivales."

Juan Manuel sait qu'il fraye la voie à d'autres sur un chemin peu fréquenté. Il existe en effet peu d'exemples de membres de bandes ayant réintégré la société et encore moins de chefs ayant tout abandonné. Juan Manuel Cerezo, lui, souhaite que son témoignage fasse le tour du monde.

Repères

De 25 000 à 300 000 : les chiffres varient concernant le nombre de membres de gangs en Amérique centrale. Une chose est sûre, ils sont très nombreux. D'après le Washington Office on Latin America (WOLA, une organisation de défense des droits de l'homme), ils seraient 60 000 au Guatemala et au Honduras, 30 000 au Mexique et 13 000 au Salvador, pour ne citer que les quatre pays considérés comme les plus dangereux de la région. La Mara Salvatrucha, également appelée MS-13, est le gang le plus important, avec des ramifications dans plusieurs villes des Etats-Unis. Elle est suivie de près par la M-18, encore surnommée Calle 18. L'âge moyen d'entrée dans ces maras est de 13 à 15 ans et l'espérance de vie ne dépasse pas la trentaine. Au Guatemala, la police doit faire face à plus de 5 000 meurtres par an.

Iñaki Makazaga
Público



14/11/2008
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