Ouganda : Le fantôme d’Idi Amin Dada plane sur Kampala

 

  Au pouvoir depuis 1986, Yoweri Museveni est prêt à tout pour devenir président à vie. Il s’inspire désormais des sinistres méthodes du dictateur Amin Dada.

 

Des dissidents présumés disparaissent après avoir été tirés de leur lit par des visiteurs nocturnes. Des hurlements à glacer le sang s’élèvent à nouveau des tristement célèbres chambres de torture d’Idi Amin Dada, réutilisées aujourd’hui après un quart de siècle d’abandon. Les rares personnes qui en réchappent parlent de passages à tabac, et même d’exécutions en masse.
Bienvenue dans l’Ouganda du président Yoweri Museveni. Ce pays, qui est depuis quelques années l’une des nations africaines favorites de la Grande-Bretagne, est devenu un endroit sinistre où un régime corrompu utilise sa police secrète pour régner par la peur. Les causes de ce changement ne sont pas difficiles à comprendre. Museveni gouverne le pays depuis 1986, date de l’entrée triomphale dans la capitale, Kampala, des rebelles sous ses ordres. Beaucoup de ses compatriotes pensent qu’il veut aujourd’hui s’arroger un nouveau rôle, un rôle très africain : celui de président à vie.
Montrant son intention de se débarrasser des signes extérieurs de la démocratie (dont son gouvernement continue pourtant à se réclamer), Museveni a décidé de supprimer une clause de la Constitution qui l’empêche de se présenter à la présidentielle, prévue pour l’année prochaine. L’idée est loin de plaire à tous les Ougandais, mais le gouvernement sait comment leur faire changer d’avis.

Museveni exerce un contrôle total sur la population

L’année dernière, Yacine, un chauffeur de taxi qui a parfois conduit un important membre de l’opposition dans ses tournées, a été réveillé par de grands coups donnés à sa porte quelques heures avant l’aube. Les hommes venus pour l’arrêter n’étaient pas des policiers mais des membres de la Direction des renseignements militaires (CMI), un nom qui provoque la peur parmi la population.
Yacine savait que la CMI, qui relève directement du président, n’était pas habilitée à procéder à des arrestations. Mais il savait aussi qu’il valait mieux ne poser aucune question. Il a été emmené à la caserne de Makindye, où le State Research Bureau [service de renseignements civil] d’Amin Dada a commis certaines de ses pires atrocités dans les années 1970, comme forcer des détenus à se donner des coups de masse jusqu’à ce que mort s’ensuive.
“Chaque jour, pendant une semaine, ils m’ont suspendu par les pieds et ils m’ont frappé avec leurs matraques, raconte Yacine. Ils voulaient que je leur donne le nom de personnes travaillant pour l’opposition. Je n’arrêtais pas de leur dire que je n’en connaissais pas, mais ils ne me croyaient pas.” Le troisième jour, Yacine a assisté à l’assassinat de l’un de ses compagnons d’infortune, un vieil homme accusé de recruter des partisans pour la principale alliance d’opposition, le Forum pour un changement démocratique (FDC). La méthode qu’ils ont utilisée est connue sous le nom de “méthode Liverpool” : les bourreaux ont placé la tête de leur victime dans un sac, qu’ils ont rempli d’eau plusieurs fois. Pour respirer, l’homme devait tout boire. Mais plus il buvait, plus son ventre gonflait. Ses entrailles ont fini par éclater, et il est mort dans une flaque d’urine.
En Ouganda, les partis politiques n’ont acquis d’existence officielle et légale que l’année dernière, à la suite de pressions exercées par l’Occident. Jusqu’alors, Museveni appliquait ce qu’il appelait un système “sans partis” : chaque Ougandais appartenait à une entité nommée Le Mouvement, dont le chef de l’Etat était évidemment le leader. Ce système était théoriquement censé délivrer l’Ouganda des divisions ethniques et politiques qui ont favorisé les guerres civiles et les dictatures pendant une grande partie de l’histoire du pays depuis son indépendance. Dans la pratique, il a permis à Museveni d’exercer un contrôle total sur la majorité de la population.
Le leader du FDC, Kizza Besigye, exilé en Afrique du Sud, a chargé ses partisans de distribuer des exemplaires de La Ferme des animaux de George Orwell lors des meetings. Mais la plupart des gens ont trop peur pour y assister. Des agents de la police secrète infiltrent les rassemblements et dressent la liste des présents. Ceux qui sont emmenés à Makindye sont habituellement des sympathisants et des membres de base du FDC. Une méthode très efficace lorsqu’on veut répandre la terreur.

“Ils m’ont obligé à creuser ma propre tombe”

Philip et sa femme Juliet ont été arrêtés en janvier. Ils ont été accusés de louer une salle leur appartenant, dans le sud de la capitale, pour des réunions de l’opposition et – comme beaucoup d’autres suspects – d’apporter leur soutien à l’Armée de rédemption du peuple (PRA), un groupe rebelle fantôme que le gouvernement associe au FDC. Selon Chris Mullen, secrétaire d’Etat britannique aux Affaires africaines, il est fort probable que la PRA ne soit qu’une invention des services de propagande du régime.

“Chaque nuit, ils me suspendaient par les pieds au-dessus d’une fosse remplie de serpents pendant que ma femme était violée par des officiers”, raconte Philip. Il a été emmené dans la salle 21 du commissariat de Mbale, un autre lieu de torture célèbre sous Amin Dada. “Un jour, ils nous ont fait charger cinq cadavres dans un camion, poursuit-il. Un autre jour, ils m’ont obligé à creuser ma propre tombe.” Comme Yacine, Philippe et Juliet ont été relâchés. Leurs tortionnaires leur ont dit de raconter ce qu’ils avaient subi aux habitants de leur village, les menaçant de mort s’ils en parlaient à toute autre personne.
La situation n’est certes pas aussi grave qu’à l’époque d’Amin Dada, qui a tué un demi-million de personnes en huit ans. Et Museveni reste populaire dans de nombreux milieux pour avoir ramené la stabilité dans le pays.
En Occident, le président ougandais a longtemps été considéré comme un modèle pour le reste de l’Afrique, en raison de sa disposition à appliquer les réformes économiques exigées par la Banque mondiale. Mais beaucoup de bailleurs de fonds sont aujourd’hui révoltés par la répression ambiante et la corruption du gouvernement de Museveni, formé en grande partie de membres de sa famille.
“Museveni a réussi à tromper beaucoup de fournisseurs d’aide pendant longtemps, et les gens ne voulaient voir que le verre à moitié plein, a déclaré un diplomate. Cela doit nous servir de leçon.” La leçon a cependant peut-être été apprise trop tard. Une brigade paramilitaire composée de jeunes voyous, connue sous le nom de Kalangala Action Plan (KAP), se préparerait d’ores et déjà à perturber le scrutin. Formée sur le modèle des milices de jeunes du président zimbabwéen Robert Mugabe, le KAP a été un instrument d’intimidation efficace lors de la présidentielle de 2001, entachée d’irrégularités, qui s’est soldée par la victoire de Museveni.

Adrian Blomfield
The Daily Telegraph



22/03/2008
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