Les Britaniques apprennent à se fzire la bise

Le bisou sur la joue s'impose partout en Occident comment moyen de se saluer, au point que même les Britanniques, par nature réservés sur les contacts physiques en public, s'y mettent. Avec un esprit so british, The Guardian inculque à ses lecteurs les règles de base de ce nouveau code de bienséance.

Peu à peu, presque insidieusement, nous autres Britanniques nous sommes transformés ces dernières années en une nation d'embrasseurs effrénés. Enfin, pas tout à fait une nation : par exemple, les clubs ouvriers de Wakefield ont encore une certaine réticence à considérer le baiser dans le vide comme une façon normale de se dire bonjour. Mais dans bien d'autres contextes tout aussi peu appropriés, et un peu partout dans le pays, les Anglais qui préfèrent froideur et distance ne constituent plus qu'un dernier carré qui livre une bataille sans espoir. Nous aimons nous embrasser, nous ne pouvons plus nous en passer !

"Tout le monde s'y met", confirme Carol McLachlan, coach en développement personnel pour comptables (ça ne s'invente pas), qui tient un blog sur les us et coutumes des entreprises et d'autres sujets sur . "Directeur de banque et client. Patron et employé. Voisins. Client et comptable. N'importe quel collègue de longue date. Tous se disent bonjour en s'effleurant légèrement aux environs de la joue et des lèvres. Apparemment, la règle veut que l'on puisse s'embrasser après la première rencontre. Et dans le milieu de l'entreprise, en tout cas, ce n'était certainement pas comme ça il y a encore trois ans à peine."

Les sociologues, pour la plupart, considèrent que cette grande pandémie du baiser s'inscrit dans une "inflation" globale "de signaux intimes" qu'ils observent depuis les années 1960. L'explosion précédente d'embrassades sociales – qui a eu lieu aux Etats-Unis, pays dont les habitants, comme en Grande-Bretagne, ont eu tendance, ces deux derniers siècles, à fuir les démonstrations gênantes d'intimité physique – a par exemple été attribuée au fait que "les clivages n'étaient désormais plus tolérables", soulignait Murray Davis, de l'université de Californie, en 1977… autrement dit, il y a longtemps. "Nous faisons la bise aux gens à qui nous donnions l'accolade, donnons l'accolade à ceux à qui nous serrions la main, et serrons la main à ceux que nous nous contentions de saluer d'un hochement de tête."

Quelle qu'en soit la raison, l'inexorable ascension du bisou social a engendré tout une nouvelle batterie de questions épineuses en termes d'étiquette. Embrasser ou ne pas embrasser – ou, de plus en plus, comment embrasser : ce problème est aujourd'hui vital dans les relations sociales, au point d'être devenu un véritable champ de mines dans le domaine des bonnes manières. Faut-il préférer la poignée de main à l'ancienne faisant paraître coincé ou la grosse bise potentiellement trop familière ? Si l'on penche pour cette dernière, faut-il poser légèrement une main sur l'épaule de l'autre personne ou fermement lui serrer le haut du bras (mais alors, que faire de son autre main) ? La joue droite d'abord ou la gauche ? Contact épidermique ou non ? Et, la question la plus éprouvante : un baiser ou deux ?

Comment se sortir de ce casse-tête ? Inutile d'aller chercher des réponses sur le continent, où le bisou social, bien qu'omniprésent en France, en Belgique, en Italie, en Espagne, en Grèce et même dans cette bonne vieille Suisse rassise, fait l'objet de règles d'une complexité frisant l'absurde. En Belgique, par exemple, c'est une seule bise, à moins qu'il y ait une différence d'âge d'au moins dix ans, auquel cas on passe à trois. En Espagne, d'ordinaire, c'est deux, en commençant par la joue droite. Et en Allemagne, c'est rien du tout, sauf entre membres d'une même famille et amis très proches consentants (mais personne ne pourra vous donner une définition précise de la proximité en question).

En France, c'est particulièrement difficile : selon qui on est, qui on embrasse et où les deux personnes se trouvent, on peut aller d'un à quatre bisous. En termes de classes, la haute société française préfère deux bécots… Il serait vulgaire d'en faire plus. Les femmes peuvent embrasser des hommes comme des femmes qu'elles n'ont jamais rencontrés auparavant. De même, les hommes embrassent les femmes, parfois en demandant la permission au préalable ("On se fait la bise ?"*) Les hommes, en revanche, ne s'embrassent que s'ils se connaissent vraiment bien. Et tout ça sans compter les variantes régionales.

Fort heureusement, voici qu'arrive à notre rescousse Judi James, spécialiste du langage corporel et du comportement social. "Il nous faut vraiment des règles claires", déclare-t-elle sans ambages. "Les Britanniques n'étaient déjà pas très doués pour la poignée de main, et maintenant nous voilà obligés de faire face aux baisers virtuels, aux baisers sur la joue, aux accolades, aux attouchements, et même aux baisers sur la bouche. Ce n'est pas simple. La règle de base, selon moi, devrait être que les poignées de main, ça va pour tout le monde, et que les baisers devraient être réservés aux gens avec qui vous entretenez des relations sous une forme ou sous une autre.

Alors, vous y voyez plus clair ? Bien sûr, il vous reste toujours la possibilité de tendre la main d'un air décidé et de mettre l'autre personne au défi de faire autre chose que de la serrer. Mais ajoutons, à toutes fins utiles, que le Forum scientifique international sur l'hygiène domestique, installé à Londres, a officiellement déclaré l'an dernier qu'un bref bisou sur la joue "présentait nettement moins de risques" de transmettre des virus comme ceux de la grippe, du rhume ou de la gastro-entérite qu'une bonne vieille poignée de main.

* En français dans le texte.

Jon Henley
The Guardian



09/08/2008
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