Un journaliste qui fait tomber des têtes au ministère de la Défense

Toeger Seidenfaden, rédacteur en chef de Politiken (Danemark)
Le journaliste qui fait tomber des têtes au ministère de la Défense

Au Danemark, ce journaliste est connu pour ses prises de positions iconoclastes dans le débat public. Rédacteur en chef du deuxième quotidien le plus lu du pays, Toeger est très sollicité par ses confrères de l'audiovisuel lors des émissions politiques. Dans cette interview, nous abordons avec lui le grand sujet qui fait débat actuellement au Danemark, à savoir la publication par Politiken du livre controversé du soldat d'élite danois ayant combattu en Afghanistan. La polémique autour de ce livre a emporté le chef d'état major de l'armée et d'autres hauts gradés du ministère de la Défense. Toeger parle également de Norbert Zongo qui, au début des années 90, a fait un stage dans son journal.

On dit de vous que vous êtes un homme intelligent, suffisamment cultivé, mais aussi un provocateur, un agitateur public. Est ce que cette description reflète bien votre personnalité?

Pour la partie positive, je l'accepte; mais dire que je suis un provocateur, un agitateur public, je ne le pense pas. Simplement, il se trouve que dans le débat public danois, il y a eu des situations où notre journal a dû prendre des positions qui ont donné sujet à controverses. Je pense que ces positions sont des positions modérées basées sur des valeurs qui supportent ce journal, des valeurs sociales et libérales qui reflètent bien les valeurs de la société danoise. Dans des situations concrètes, nous avons fait des choix que des hommes politiques et d'autres journaux ont trouvé provocateurs.

Quels sont les sujets sur lesquels on vous a taxé de provocateurs?

Vous avez certainement entendu parler de l'affaire des caricatures au Danemark. En résumé, il s'agit des caricatures du prophète Mohamed publiées par un journal danois qui a donné lieu à des polémiques ici au Danemark et qui s'est transformé quelques mois après en une affaire internationale avec de violentes attaques contre les intérêts danois dans certains pays arabo musulmans. Dans cette crise, mon journal et moi même avons pris une position disant que nous les Danois, nous avons aussi une part de responsabilité. C'est à dire qu'il ne fallait pas simplifier, dire que ce sont des fanatiques islamistes qui menacent notre liberté d'expression. Ça, c'est un aspect du problème. L'autre aspect qui n'était pas mis en exergue par les médias, c'est que le journal qui a publié les caricatures avait une tendance très négative, un désir d'humilier et d'offenser la minorité musulmane danoise. C'est à cause de cette dureté du débat public danois, de la dureté du gouvernement danois qui a refusé tout dialogue avec les ambassadeurs des pays musulmans qui voulaient discuter de ce problème; c'est cet entêtement des pouvoirs publics danois qui a rendu cette crise aussi grosse, aussi sérieuse et aussi dangereuse. A Politiken, nous avons pris une position un peu anti nationale. Nous avons dit que ces caricatures étaient mauvaises, provocatrices, que leur publication ne reflétait pas les valeurs de notre société faite de tolérance et de respect de l'autre. En fait, nous avons dit que nous n'allions pas les publier si on nous les avait proposées. Ce n'est pas que nous n'avons pas le droit de le faire, mais pour une question d'éthique et de responsabilité. Vous imaginez que le discours consistant à dire que nous les Danois, nous devions aussi faire notre mea-culpa en ne réduisant pas le problème aux fanatiques islamiques qui nous attaquent. C'est aussi nous qui avons fait des erreurs. Evidemment, une position de ce type, dans un contexte de crise nationale, d'intenses débats publics, beaucoup de gens ont perçu cela comme une sorte de trahison. Cette affaire des caricatures est un exemple de situations où des gens ont pu penser que ce journal Politiken et son rédacteur en chef sont des agitateurs, des provocateurs puisqu'il s'agit d'une manière; à la limite, pas assez patriotique.

Il y a un exemple plus récent où votre journal est encore au centre d'une polémique, c'est l'affaire du soldat d'élite ayant écrit son expérience de guerre en Afghanistan. Le ministère de la Défense a porté plainte contre vous pour avoir publié dans votre édition quotidienne l'entièreté du livre alors qu'une procédure d'interdiction du livre était engagée en justice par l'état major de l'armée. Pourquoi avez vous décidé de publier ce livre qui dévoilerait des secrets militaires, ce qui mettrait en danger les soldats danois en Afghanistan selon le ministère de la Défense?

C'est une affaire, d'un point de vue danois, très juridique qui concerne le secret défense, le secret d'Etat contre la liberté d'informer. Ce soldat qui est membre des forces spéciales danoises a combattu dans des opérations spéciales en Irak et en Afghanistan ces dernières années a voulu publier un livre sur son expérience. C'est un livre qui est d'ailleurs très positif sur l'armée et les unités des forces spéciales. En même temps, il révèle des aspects de nos activités militaires absolument inconnues du grand public. Ce qui est extraordinaire, c'est que le ministère de la défense et le commandement de l'armée ont voulu par tous les moyens empêcher la publication du livre. Ils ont tenté d'obtenir une injonction juridique contre le livre, ils ont pressé tous les médias danois de ne pas en parler, de ne pas faire des comptes rendu. En réaction à cela, mon journal, Politiken, a décidé de publier le livre dans son intégralité dans nos colonnes. Ce qui a rendu caduc le jugement du tribunal puisque le bon sens disait: ce livre est maintenant publié, à quoi sert de retarder sa publication dans les librairies. L'éditeur a sorti le livre le 2 octobre en bonne et due forme. Cela est à mettre au compte de notre action publiciste. Mais quelques jours après, le scandale éclate. Il se trouve qu'au moment où ils essaient de convaincre l'opinion publique que la publication du livre serait une menace contre la sécurité des soldats danois en Afghanistan, c'est eux mêmes qui font de la falsification en faisant une fausse traduction du livre en arabe, pour le mettre en ligne sur internet par le biais du site d'un journal danois. Il faut dire que c'est une traduction fausse du livre avec des approximations. Ensuite, ils nous font croire que ce sont des extrémistes islamistes qui ont fait cette traduction pour inciter les musulmans à la révolte. Tout ça pour montrer qu'ils avaient raison de vouloir interdire la publication du livre. Mais il y a eu des fuites à l'intérieur du ministère de la Défense qui révèlent que c'est l'état major lui même qui a orchestré tout ce scénario. La presse, les partis d'opposition et l'opinion publique se sont emparés de l'affaire. Le parlement demande une commission d'enquête pour faire la lumière sur elle. Le chef de l'armée a dû démissionner le 4 octobre, le porte parole de l'armée et le chef du service informatique ont été suspendus de leur poste et sont sous investigation judiciaire. D'énormes pressions pèsent sur le ministre de la défense qui risque d'imiter les autres dans les jours à venir. Maintenant nous sommes dans une situation qui dépasse largement mon journal. Ce qui est en jeu aujourd'hui pour les politiciens, c'est comment rétablir la confiance entre l'armée et les populations. Ce scandale politique n'est pas fini et je pense qu'il y aura d'autres révélations. Il y a maintenant une dynamique tout à fait différente du début de l'affaire où c'est l'auteur du livre et le journal Politiken qui étaient poursuivis pour avoir dit-on offensé contre le sentiment de beaucoup de Danois. Maintenant, c'est tout à fait clair que c'est le ministère de la Défense qui a offensé les normes démocratiques.

Dans ce contexte, craignez vous toujours un procès avec le ministère de la Défense?

Une semaine avant de démissionner, le chef des armées a demandé à la police de Copenhague et au procureur d'ouvrir une investigation contre le journal et son rédacteur en chef pour savoir si nous avons violé le secret défense et compromis la sécurité d'Etat. Il y a donc un véritable risque judiciaire à notre encontre et je suis passible de 2 ans de prison si j'étais bien sûr reconnu coupable. Mais on est loin de là car dans le contexte actuel, le ministère de la Défense a perdu toute crédibilité pour nous poursuivre parce que finalement c'est nous qui défendons la bonne cause; à savoir l'intérêt public. S'il persiste, je suis sûr que nous allons gagner le procès.
Le journaliste burkinabè, Norbert Zongo, assassiné en décembre 1998, est passé par votre journal. Que savez vous de lui?

Je sais que Norbert Zongo était un homme courageux, un bon journaliste; un très grand journaliste. Je suis content que notre correspondant en Afrique du Sud ait pu créer des contacts avec des journalistes africains qui ont produits des articles pour nous lors de leur passage au Danemark. C'est dans ce cadre que Norbert a pu publier certains articles de qualité dans notre journal.


Interview réalisée par
Idrissa Barry

Politiken, un journal indépendant et innovant
Historiquement, Politiken veut dire politique. Il est fondé sur l'idée que la politique, c'est important. A l'époque de sa création, en 1884, il fallait se battre pour la démocratie parlementaire. A l'époque, le Danemark était une monarchie où le roi n'acceptait pas la primauté du parlement. Le journal est donc fondé dans un combat politique pour la démocratie parlementaire. Et puis après, durant le courant du 20è siècle, il est devenu un grand journal d'information, de culture, de débat. Il le reste avec la nouveauté que depuis 2005, il est maintenant très lancé sur Internet. Il a un public grandissant qui bientôt aura la même taille que son public du journal écrit. Pour le journal écrit, il est à 450 000 lecteurs et pour le site internet, il en est à 300 000 visiteurs par jour. ''Notre site est le plus visité de tous les grands journaux nationaux. Notre succès sur le net est à mettre à l'actif de notre organisation. Nous avons une rédaction net qui emploie 30 journalistes uniquement qui s'en occupent à plein temps'', affirme le rédacteur en chef du journal. Ces journalistes ne sont pas sollicités par la rédaction du journal écrit. Il pense que dans 2 à 3 ans, leur site internet aura autant d'usagers quotidiens que le journal écrit.
Politiken est un produit d'une grande maison de presse qui publie plusieurs journaux. Ces journaux sont contrôlés par des fondations indépendantes qui ne sont pas cotées en bourses. Elles ont pour mission publique de défendre l'indépendance des journaux. ''Notre indépendance éditoriale ainsi que celles des autres journaux sont garanties par des fondations qui agissent sur le long terme, en fonction de leur valeur éditoriale, qui ne sont pas bousculées par les résultats du deuxième ou troisième trimestre, les cotes en bourse. Nous avons un modèle très robuste pour défendre notre intégrité éditoriale'', souligne Toeger Seidenfaden. Pour lui, un peu partout dans le monde, souvent les meilleurs journaux sont ou bien une affaire de familles, c'est à dire une famille indépendante qui a la vocation de publier un journal et de le défendre ou bien ce sont des fondations qui protègent le journal. ''Bien sûr, il y a d'autres journaux qui marchent aussi sur un autre modèle, mais ils sont vulnérables aux aléas de la conjonction économique''.



18/10/2009
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