Sarkozy et ses femmes : Du haut de ces pyramides, 400 photographes me contemplent

L’exhibitionnisme du président français n’a pas échappé au grand écrivain mexicain Carlos Fuentes. Son “amusante” futilité non plus, qui contraste cruellement avec les défis que le pays doit relever. La France s’interroge. La nation s’étonne. Le pays est perplexe. Qu’est-ce que la “pipolisation” ? Une mode ? Une maladie ? Un épisode passager ? Un nouveau fondement de la vie politique et sociale ? La racine du mot est une francisation de l’anglais “people”, les gens en général, mais plus spécifiquement ceux qui apparaissent dans les revues people. Pour être admis dans ce que [l’écrivain et grand mondain britannique] Somerset Maugham appelait “notre groupe”, il fallait la beauté, l’élégance ou simplement l’argent, avec ou sans élégance et beauté. Les politiques rejoignent donc rarement ce “cercle enchanté”, exception faite, bien sûr, des Kennedy.
La France, en particulier, a tenu ses dirigeants à l’écart de la frivolité et de la théâtralisation en privilégiant, à l’inverse, un strict formalisme public. En 1988, lors du célèbre face-à-face télévisé du second tour de la présidentielle, débat qui opposait le président sortant, François Mitterrand, à son Premier ministre, Jacques Chirac, ce dernier a ainsi lancé à Mitterrand : “Ce soir, je ne suis pas le Premier ministre et vous n’êtes pas le président de la République. Nous sommes deux candidats.” Ce à quoi ce vieux renard de François Mitterrand a répondu : “Vous avez parfaitement raison, monsieur le Premier ministre !”
la présidence discrète, lointaine, intouchable a vécu
Sous la Ve République, ce formalisme politique se présentait, dans des versions diverses, comme un héritage de l’autorité étatique que la France, avant n’importe quel autre pays européen, a su imposer, et ce dès le règne de Philippe Auguste (1180-1223), qui le premier a centralisé l’administration du royaume. L’étatisme français s’est perpétué, renforcé, et a survécu à 1789, au régime bonapartiste et aux guerres – victorieuses ou perdues – des XIXe et XXe siècles. Mieux encore, dans ses “grandes écoles”, l’Etat français trouve et forme ses élites et, enfin, les récupère à son profit.
Après l’humiliation de la France par Hitler, en 1940, de Gaulle refuse la défaite, conduit la France libre et inaugure la Ve République avec un mélange de brio impérial, de rouerie politique et de foi dans le destin de la nation – une “certaine idée de la France” qu’il est facile de caricaturer. (De Gaulle au Conseil des ministres : “J’ai décidé de lancer une bombe atomique sur Moscou.” Un ministre : “Mon Dieu !” De Gaulle : “N’exagérons rien.”) Je veux dire que la dignité quasi impériale de la présidence française a été cultivée et entretenue par les successeurs du Général, avec plus ou moins de réussite. Dans ce domaine, c’est François Mitterrand qui a obtenu les succès les plus remarquables. La dignité présidentielle mitterrandienne n’était que partiellement liée à la tradition. Elle était surtout affaire d’intelligence. Homme souverainement intelligent, Mitterrand était aussi cultivé, bon écrivain et l’incarnation même des vertus machiavéliennes. C’était un véritable homme d’Etat, et sa vie personnelle, sa maladie, sa maison [de Latché], sa fille illégitime appartenaient à sa vie privée et y sont restées strictement cantonnées. Telle est la tradition avec laquelle Nicolas Sarkozy a bruyamment rompu. Le nouveau président s’exhibe. La présidence discrète, lointaine, intou­chable, a vécu. En Egypte, quarante siècles contemplaient Napoléon. En Egypte, quatre cents photographes mi­traillaient Sarkozy. Aujourd’hui, il est mis à dure épreuve dans un pays aux antiques et solides traditions qui, peut-être, ne tolérera pas la frivolité de son nouveau président de la République. Mais la république elle-même a changé, elle se demande si le vieil Etat-nation français ne devrait pas se contenter d’arbitrer entre l’intérêt public et les intérêts privés. Elle se demande aussi si ces intérêts privés ne seraient pas déjà en train, la mondialisation aidant, de s’imposer par le haut à l’Etat, tandis qu’en bas des citoyens intelligents, éduqués et alertes se retrouvent à devoir exercer eux-mêmes le devoir de vigilance auquel semble avoir renoncé une gauche querelleuse, fracturée, plus ennemie d’elle-même que du gouvernement.
Quoi qu’il en soit, l’ordre du jour de la France est des plus évident. Le chômage a été et continue d’être la plaie de l’économie française. Dans quelles conditions les jeunes vont-ils entrer sur le marché du travail ? A quel âge et à quelles conditions doit-on prendre sa retraite ? Comment établir avec équité la durée hebdomadaire du travail ? Comment concilier croissance et justice ? Comment adapter le progrès social à l’économie mondialisée ? Perspective sociale. Politique de la famille. Consensus entre les classes et les intérêts grâce à la médiation de l’Etat. Ce sont là, parmi tant d’autres, des questions que le gouvernement Sarkozy ne pourra longtemps éluder. Sans quoi il risque de laisser la France en retard face à une réalité mondiale qui n’est pas figée, qui évolue et nous oblige à penser, à agir, à influer. La mondialisation n’est pas une fatalité, elle peut aussi être une chance. Quant au reste, la “pipolisation”, Sarkozy et ses femmes, comme le remarque un vieil ami français, homme d’une grande sagesse, “c’est amusant*”.



08/02/2008
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