Pâques : La croix et la manière

Une fiction de la télévision britannique diffusée à l'occasion de la semaine sainte remet en cause l'iconographie classique de la crucifixion. Les catholiques traditionalistes s'en émeuvent, relate le quotidien italien La Repubblica.

Selon un film de fiction de la BBC, la télévision publique anglaise, l'iconographie classique aurait "falsifié" la position du Christ sur la croix. En réalité, expliquent les conseillers historiques de ce film à épisodes, le Christ serait mort les jambes repliées en position fœtale et les poignets transpercés par des clous.

C'est la "thèse" soutenue dans La Passion, qui, dès la diffusion du premier épisode, le 16 mars, a suscité les critiques et les protestations des chrétiens traditionalistes du Royaume-Uni. Perplexité aussi au Vatican, exprimée par Giovanni Maria Vian, directeur de L'Osservatore Romano et historien du christianisme, ainsi que de certains théologiens, d'évêques et même du metteur en scène Franco Zeffirelli, qui, pour réaliser le célèbre Jésus de Nazareth, il y a trente ans, s'était inspiré pour la représentation de la crucifixion des recherches d'un groupe de spécialistes du christianisme et du judaïsme coordonné par l'archevêque Piero Rossano, grand connaisseur de la Bible et alors ministre de la Culture du Vicariat de Rome. C'est à ces mêmes recherches que la BBC fait aujourd'hui référence, en particulier pour la position des jambes et celle des clous [voir les Repères]. Le producteur Simon Elliott a pris acte de nouvelles analyses liées aux découvertes archéologiques de 1968 en Terre sainte, d'après lesquelles le Christ n'aurait pas été crucifié les bras étendus et les jambes droites, mais les bras légèrement levés au-dessus de la tête – les clous enfoncés dans les poignets et non dans les paumes des mains – et les jambes en position fœtale.

Après la diffusion du premier épisode, des théologiens ont accusé la BBC de vouloir "revisiter" la crucifixion. Les auteurs s'en défendent et déclarent s'être "appuyés sur de nouvelles preuves historiques". Pour Simon Elliott, "l'image traditionnelle du Christ en croix ne correspond pas à l'évidence historique", et il reconnaît que ce point de vue puisse irriter certains milieux catholiques. "Nous savons que ce terrain est miné par les fortes passions qu'il suscite, mais notre représentation se base sur un travail de recherche", insiste Elliot. La découverte en 1968, près de Jérusalem, d'un squelette crucifié – un témoignage "unique en son genre" – a donné à penser aux experts que le Christ avait été cloué sur des planches assemblées en T, les bras au-dessus de la tête, les jambes repliées. Et que les clous auraient été fixés non pas dans les mains, mais dans les avant-bras. Une position qui aurait provoqué la mort par asphyxie.

"Qu'est-ce que la BBC s'imagine avoir découvert ? se demande Franco Zeffirelli : Il y a trente ans, dans mon film Jésus de Nazareth, la Passion était déjà représentée d'après les investigations des historiens et spécialistes de la Bible les plus reconnus et selon l'authentique tradition romaine. Jésus arrive sur le Golgotha en portant le patibulum [la barre transversale de la croix] sur ses épaules. Ses bras y sont alors attachés, et les clous enfoncés dans les avant-bras. Ensuite, avec un système de cordes, le patibulum est hissé et encastré dans le stipe, l'autre partie de la croix enfoncée en permanence dans le sol, qui comporte une base d'appui sur laquelle les pieds sont alors cloués de manière à ce que les jambes prennent une position fœtale, ce qui a pour effet de prolonger l'agonie, selon la coutume romaine."

Le directeur de L'Osservatore Romano, Giovanni Maria Vian, qui enseigne la philologie patristique à l'université La Sapienza, à Rome, ne voit pas dans cette affaire un sujet à scandale : "Ce sont des thèses archiconnues, et qui ont été renforcées par les récentes études scientifiques du saint suaire. Ce sensationnalisme me surprend."

Moins surpris, Mark Goodacre, enseignant à la Duke University et consultant pour le film, défend bien sûr les choix du réalisateur en rappelant que "les Romains employaient des procédés très divers pour crucifier les condamnés et celui-ci était un des plus répandus et des plus efficaces". Mais le révérend George Curry, président de la Church Society, une association conservatrice de l'Eglise d'Angleterre, ne décolère pas : "Ils trompent les gens et distordent des faits. Cela est grave et dangereux, très fâcheux. Nous devrions rester fidèles à l'histoire et aux événements tels qu'ils se sont produits." Il demande le retrait en bloc de ce programme. Mais la BBC diffusera tous les épisodes.

 


Repères

• La meilleure preuve dont on dispose aujourd'hui sur la façon de crucifier est conservée au Rockefeller Museum, à Jérusalem. Il s'agit d'un clou planté dans l'os du talon, qui laisse penser que les pieds devaient être cloués de chaque côté de la partie verticale de la croix. C'est ce qu'explique Joe Zias, archéologue de ce musée, dans la série Corpus Christi, de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, diffusée sur Arte en 1998. Les chercheurs interrogés par les deux réalisateurs estiment que les mains devaient être attachées au patibulum et non clouées – on n'a, à ce jour, jamais retrouvé la moindre trace de clou dans les mains ou les poignets. La mort survenait effectivement par asphyxie. Plus les pieds étaient cloués haut, plus le supplice durait.
• La représentation la plus réaliste de la crucifixion telle que la pratiquaient les Romains peut être vue au musée d'Orsay, à Paris. Il s'agit d'un tableau du Russe Nikolaï Gay, intitulé Le Calvaire, datant de 1892. Jugée choquante et blasphématoire, cette œuvre avait été, sur ordre du tsar Alexandre III, retirée de l'exposition où elle était à l'époque présentée.


Orazion La Rocca
La Repubblica



22/03/2008
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