"Même séropositive, tu seras la mère de mes enfants"

Quand on a le SIDA et que l'on se croit désormais exclu de tout et interdit de la plupart des gestes naturels du quotidien, il demeure malgré tout le désir incompressible de procréer. Le SIDA n'est pas parvenu à tuer ce désir chez les hommes et femmes séropositifs. Avec l'évolution des traitements qui stabilisent la maladie, les séropositifs se prennent à rêver d'enfants et à le concrétiser.

La connaissance de sa sérologie VIH-sida par une personne galvanise très souvent son désir d'enfants. "Dès que j'ai su ma maladie, je me suis dit qu'il fallait que j'ai un enfant avant de mourir", affirme d'une voix calme, une séropositive, que nous allons appeler Eliane pour respecter son désir d'anonymat. Et d'ajouter, quelque peu perdue dans ses pensées: "Les gens diront, après ma mort, qu'au moins elle a laissé un enfant".
Brigitte Thiombiano, sage-femme et attachée de santé à la clinique des sages-femmes, a constaté que ces mères-là "sont très attachées à leur enfant. Elles se voient revivre à travers eux". Pour elles, l'enfant pérennise leur vie. Philippe Somé, psychologue, juge naturel le fait que les femmes tout comme les hommes se sachant malades prennent le risque d'avoir une progéniture car "avoir un enfant, c'est s'affirmer, c'est se valoriser, même malade.". Roki est atteinte du VIH-SIDA depuis 6 ans. Son premier mari en était malade également. La connaissance de leur sérologie a fait voler en éclats leur union. D'ailleurs, de leur mariage sont nés trois enfants. Courtisée par un autre homme, Roki accepte de se remarier. "Quand je lui ai appris ma sérologie, Boucari, mon nouveau mari, m'a acceptée. Il m'a dit : "même séropositive, tu seras la mère de mes enfants". Ainsi, Roki vient de donner à Boucari, séronégatif, une petite fille. Pourtant, Boucari avait, avant d'épouser Roki, deux femmes et onze enfants. Mais pourquoi ce désir d'enfant quand chacun en a déjà ? "Je voulais un de Roki pour lui prouver mon amour ", lance impassible Boucari. Pour le psychologue Philippe Somé, cette "nouvelle maternité rassure la femme et son entourage. C'est également un gage de solidité pour le couple". Hormis cet aspect, certaines femmes veulent d'un enfant dont elles espèrent qu'il sera sain. C'est le cas de Hortense. Elle et sa fille de 11 ans portent déjà la maladie. "C'est difficile à supporter l'idée de ne pas avoir un enfant quand on sait qu'on le peut, quitte à ce qu'il meurt par la suite", précise le docteur Amadé Badini, sociologue et enseignant à l'Université de Ouagadougou pour expliquer le risque pris par Hortense.

Désir irraisonné d'enfant

Le Dr Souleymane Zan, gynécologue et point focal PTME à la maternité de l'hôpital Yalgado pense qu'avoir des enfants fait partie des aspirations légitimes de nombreux hommes et femmes infectés par le VIH-SIDA. Le sociologue Badini craint, pour sa part, que cet ardent désir ne "s'apparente à de l'égocentrisme", à la simple satisfaction d'un besoin de meubler une existence. L'enfant est vu comme une possession, à la limite comme une chose envers laquelle les parents réfusent d'assurer leurs responsabilités (santé, bien-être, éducation, etc.).
Pour le sociologue, les femmes et les hommes infectés doivent comprendre que l'on peut être mère et père en éduquant un enfant que l'on n'a pas biologiquement conçu. D'où l'opportunité d'en adopter. Cette perspective est exclue par Eliane. "Ce n'est pas la même chose, mettre au monde un enfant et adopter". Encore plus pour la femme, "la maternité est l'accomplissement de la féminité afin d'être reconnue et promue socialement en tant que femme fertile et mère", ajoute le docteur Fatoumata Ouattara, anthropologue à l'Institut pour la recherche et le développement (IRD). Partant de là, le docteur Fatoumata Ouattara laisse entrevoir que la femme est prête à subir de terribles souffrances pour enfanter. Le Dr Amadé Badini craint que le désir ardent d'enfant n'exclue la rationalité. "Elles veulent satisfaire un désir avant toute chose. Aussi, elles ne prennent pas en compte les dangers qu'elles encourent ou font courir aux autres". La fécondité est un élément central de l'identité de la femme tout comme la virilité l'est pour l'homme. "Ne plus avoir d'enfant expose au rejet par la belle-famille ou à la stigmatisation par la société", note le psychologue Philippe Somé. De ce fait, même si certaines personnes repoussent le désir d'avoir une descendance, la société se charge de les rappeler à l'ordre. La communauté s'attend à ce que dans un couple, il y ait des enfants, une progéniture pour perpétuer la lignée, explique Ernest Ouédraogo, Attaché de santé à la Direction de la santé de la famille.
Aussi, pendant les 7 ans passés à repousser le désir d'enfant, Mamadou Sawadogo, infirmier d'Etat et séropositif, a subi également la pression venant de sa belle-famille et de son épouse qui voulaient des enfants. Depuis 2004, Mamadou Sawadogo est père d'une fille. Avant la fin 2008, il sera encore papa, son épouse attend présentement leur deuxième enfant.

L'angoisse d'avoir transmis le virus

Avec la prévention de la transmission mère-enfant qui réduit le risque pour la mère de transmettre le virus à son enfant, la sage-femme, Brigitte Thiombiano, pense que les femmes qui le désirent peuvent avoir des enfants. N'empêche que cette envie soupèse le risque de la transmission materno-foetale, qui a fortement baissé mais qui est réel, la contamination ou la surinfection éventuelle du partenaire, la toxicité potentielle à long terme des traitements antirétroviraux pour l'enfant. Ces risques, Roki et Hortense les ont-ils minimisés ? Pas sûr. "Elles choisissent simplement d'hiérarchiser les risques et espérer les résoudre les uns après les autres.", mentionne l'anthropologue Fatoumata Ouattara. A 18 mois, Roki et Hortense devront faire le dépistage de leur enfant pour connaître leur sérologie.
En attendant cette étape et les résultats, l'angoisse se lit sur le visage des deux mères. Ont-elles transmis ou non le virus à leur enfant ? Leur appréhension laisse voir qu'elles ont intégré les informations concernant le sida au moment où elles doivent savoir la sérologie de leur enfant. "Ces femmes savent bien ce qui les attend au bout car elles disposent de tous les renseignements sur la maladie" conclut le Dr Fatoumata Ouattara
. R.S. 



23/08/2008
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