Mariages précoces et forcés: L'amère expérience des filles

Echapper aux mariages précoces et forcés: L'amère expérience des filles de Taparko

L'arrivée massive de jeunes travailleurs de la mine n'a pas apporté que le bonheur dans le village. Les filles données précocement en mariage se révoltent contre la tradition. Mais leur liberté ressemble à un cauchemar.

Assise sous le hangar dressé au milieu de la cour paternelle, au fond du village de Taparko, dans la commune rurale de Yalgo, au Centre-Nord du Burkina Faso, Alimatou, 20 ans, a un regard perdu. A 50m, son fils, Hama, 2 ans, s'amuse avec ses camarades. Elle fixe régulièrement de ses yeux pâles les enfants qui continuent de jouer. Elle endure, seule, depuis 2 ans la garde de son enfant. Ouvrier en mécanique, l'homme avec qui elle a partagé un moment de sa vie, l'a quittée, une fois terminée la construction de la mine de Taparko. Il donne rarement signe de vie. La jeune femme a appris dernièrement qu'il aurait eu un autre emploi dans une autre société minière, un peu plus au nord du pays. Alimatou ne se fait pas d'illusions sur son probable retour à Taparko. Après tout, il est parti sans lui dire un mot, elle qui a défié les parents et la coutume pour lui. Elle s'est résolue à tourner la page de ce compagnon fuyard. Pourtant, en croisant le chemin de ce dernier il y a trois ans, elle pensait avoir fini avec la vie d'une fille mariée à un homme pour qui elle n'éprouve aucun sentiment.
"A 16 ans, j'ai été donnée en mariage à un de mes cousins. On n'a pas demandé mon avis comme il est de règle dans nos traditions. C'est un cousin que je connais bien parce que nous avons joué ensemble pendant notre enfance. Mais j'avoue que je n'éprouvais pas de sentiments amoureux pour lui, je l'ai toujours considéré comme mon grand frère. Dès la première année de notre vie de couple, il est parti chercher de l'or à Banfora, [à l'Ouest du Burkina] parce que chez nous l'orpaillage est interdit depuis que la société minière y est installée. Pendant un an, j'étais dans la cour de son père quand j'ai appris qu'il a continué sa recherche d'or vers le Ghana. J'ai rejoint ma famille malgré l'opposition de mes parents.", confie Alimatou, le visage triste. Fatigué de courir avec ses camarades, son enfant Hama regagne la maison et se jette dans ses bras. L'enfant dévisage sa maman comme s'il voulait lui dire quelque chose. La jeune femme ne prête pas trop attention à ce regard, elle en est habituée. Elle poursuit son histoire : "J'ai rejoint ma mère qui s'occupait seule de mes deux frères et trois sœurs après le décès de notre père. Avant l'interdiction de l'orpaillage dans notre village par le Blanc [la société des mines de Taparko, SOMITA, dont la majorité du capital est détenue par une société canadienne), elle faisait cette activité pour nourrir la famille. Elle s'est reconvertie dans le petit commerce. Je l'aidais à faire de la patte de mil qu'elle vendait aux ouvriers de la mine. J'apportais le repas dans les maisons de certains clients. C'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Sayouba, le futur père de mon enfant. Chaque midi, je lui apportais son plat à manger. On restait ensemble quelques minutes. Ma mère était au courant de nos relations. Elle me déconseillait de rester longtemps avec lui, surtout qu'on n'a pas prononcé mon divorce avec mon mari. J'ai ignoré ses conseils. Je suis tombé enceinte quelques mois après. Au début, il me donnait un peu d'argent, il m'a même promis le mariage. Mais au fil des mois, je sentais qu'il prenait de la distance avec moi, puis il est parti sans me dire un mot."

Grossesses, avortements et VIH/Sida comme pendants

La situation d'Alimatou n'est malheureusement pas isolée dans le petit village de Taparko. On raconte l'histoire de plusieurs autres filles qui ont abandonné leur mari pour lier amitié avec les jeunes ouvriers de la société minière qui habitent dans le village. Certaines ont eu des enfants et d'autres auraient avorté parce les auteurs de leurs grossesses refuseraient de reconnaitre leur paternité ou bien ils ne s'en occupent pas. Dans tous les cas, ces filles sont mal vues dans le village. Elles sont considérées comme des " rebelles " à la tradition. Selon une étude réalisée dans cinq régions du pays par le Projet "Eliminer le mariage des enfants au Burkina : un plan pour la protection, le renforcement et l'action communautaire", en se référant au Code des personnes et de la famille, le pourcentage de mariage précoce dans la zone de l'étude est de 37,2%. Dans la région du Centre-Nord, ce pourcentage est de 8%. Cependant, Taparko est plus proche culturellement de la région du Sahel où le taux est de 74,1%.

Du mirage à la réalité

Tout a commencé au moment de la phase de construction de la mine entre 2005 et 2006. Des centaines d'ouvriers venus de partout sont logés dans le village dans des maisons de fortune qu'ils ont louées. Des nationaux venus des autres régions du pays, des Ghanéens, des Sénégalais et de nombreux Asiatiques avaient "envahi" le village. "Ces travailleurs venus de partout ont attiré dans le village des filles de joie. Elles venaient du Togo, du Ghana, du Nigéria et des grandes villes du Burkina pour monnayer leur charme. Elles ont entrainé les filles du village dans ce plus vieux métier du monde. Elles ont commencé par refuser les maris que les parents leur donnaient, ensuite elles disent qu'elles font du petit commerce au niveau du carrefour pour pouvoir sortir. Mais c'est juste un prétexte pour rejoindre les hommes. Plusieurs filles sont venues en consultation prénatale, mais beaucoup ne reviennent pas. Je constate quelques mois après que leur ventre est plat. On peut supposer qu'elles ont coulé la grossesse avec tous les risques inimaginables", déclare Moussa Maïga, l'infirmier chef de poste du Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) de Taparko. Selon l'étude sur les mariages précoces, 54,1% des adolescentes n'ont pas utilisé de condom lors de leurs premiers rapports sexuels. De 2004, date de son affectation dans la localité à aujourd'hui, presque tous les indicateurs ont vu leurs statistiques passer du simple au double : consultation prénatale, accouchement. Les cas d'IST enregistrés par mois ont triplé. Ils sont passés en moyenne de 4 à 12, selon l'infirmier Maïga. Il avoue que son service est débordé : " J'ai en moyenne 500 consultations par mois. L'installation de la mine a démultiplié notre charge de travail sans moyens supplémentaires. On aurait aimé s'investir davantage dans la sensibilisation et le suivi-conseil des jeunes filles et garçons du village qui sont particulièrement exposés aux IST/Sida. Ils sont très vulnérables vu leur faible niveau de scolarisation et l'analphabétisme très élevé dans le village. Parmi eux, beaucoup ont encore honte d'acheter les préservatifs et on imagine que les filles n'ont pas assez d'autorité pour imposer le port du condom à leurs partenaires. " Il n'y a pas de maisons closes dans le village. Mais des bars, des kiosques et des vidéo-clubs ont fleuri depuis l'ouverture de la mine. Les filles venues d'ailleurs louaient des maisons et s'adonnaient au petit commerce de fruits et de gâteaux pour couvrir leur véritable activité, témoigne Mme Ouédraogo Valentine, gérante de l'épicentre Hunger project. Son association Nabons nooré appuie les femmes par des micro crédits et fait également de la sensibilisation sur les infections sexuellement transmissibles et le sida (IST/Sida). " Le phénomène de la prostitution est plus difficile à combattre ici parce que nulle part il n'y a de chambre de passe et personne ne reconnait faire ce travail. Pourtant, nous savons que les filles ont de multiples partenaires. La prostitution est taboue et cachée. Il y a même des tensions dans certains foyers parce que le mari soupçonne la femme de le tromper avec un ouvrier. Les jeunes filles refusent les mariages. On aurait aimé que ce soit par notre sensibilisation des parents que cette pratique de mariages précoces et forcés a disparue au lieu que ce soit par poursuite de gain facile", explique Mme Ouédraogo.

L'impuissance des parents et le désarroi des filles

Du côté des parents, c'est le sentiment d'impuissance qui domine. Rabiatou, mère d'une fille de 17 ans ayant refusé de rejoindre son mari, pointe du doigt la situation économique des ménages: "Depuis l'arrivée de l'usine [la société minière], nous vivons mal. Nos champs ont été retirés et l'orpaillage qui nous permettait de vivre est interdit. Les jeunes filles ne veulent plus se marier depuis qu'elles ont entendu que la loi interdit les mariages précoces que nous faisons. Elles disent qu'elles veulent se marier avec ceux qu'elles aiment, mais nous constatons qu'il n'y a pas beaucoup de mariages depuis là." Pour Safiatou, 17 ans, célibataire ayant refusé le mariage traditionnel, il ne faut pas blâmer les filles : "Nous voulons bien nous marier, mais nous voyons aussi comment souffrent nos grandes soeurs dont beaucoup ont été abandonnées par des maris partis chercher de l'or très loin. Beaucoup de jeunes garçons sont partis laisser leurs femmes sans moyens et il faut qu'elles se débrouillent pour nourrir les enfants.". Le mariage avec les ouvriers n'est pas non plus facile, souligne son amie Korsi : "Quand on voit un jeune qu'on aime, on l'invite à venir se présenter en famille. Mais il ne vient pas. Il sort avec toi, te donne un peu d'argent et le jour où il est fatigué de toi, il te laisse tomber. On est obligé de chercher un autre parce qu'il faut nourrir la famille". Idrissa Barry



16/02/2010
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