Le "paradis français" des Roms


Pour savoir si les immigrés tsiganes étaient heureux en France, une journaliste s'est glissée dans la file d'attente du consulat de Roumanie et les a laissés raconter leur quotidien. Edifiant !

Aux alentours de Paris, on tombe sur eux un peu partout. Eux ? Les Tsiganes roumains ; et ils semblent parfaitement intégrés dans le paysage français. Il semble qu’on les croise moins dans le métro qu’il y a quelques années, à insulter en roumain le voyageur agacé qui ne veut pas débourser un centime. Cela ne signifie pas qu’ils sont moins nombreux, mais qu’ils sont mieux organisés. L’intégration dans l’UE de leur pays d’origine, début 2007, n’a en revanche rien changé au discours qu’ils tiennent en France. Chaque fois que la télévision française s’intéresse à eux, ils répètent à satiété – et avec virtuosité – combien ils sont “persécutés en Roumanie”. Il n’y a guère que les voyageurs du métro parisien qui pourraient démentir ce refrain… s’ils comprenaient le roumain : sur la ligne 10, en effet, un couple de Tsiganes, lui au trombone, elle au tambourin, chantent joyeusement : “Si mauvais soit le pain de maïs/Il est toujours meilleur dans mon pays.”

Pour mieux comprendre si les Tsiganes sont heureux en France, le plus simple est encore de se rendre au consulat de Roumanie et de se fondre dans la file d’attente.
Une jeune Tsigane enceinte de 5 mois vient d’épouser un autre Tsigane à Sauvigny, une petite ville tranquille de Lorraine. Ils sont venus à Paris, avec la mère de la fille et une tante, afin de transcrire l’acte de mariage. Un fonctionnaire consulaire interpelle la tante : “Encore toi ! Mais tu passes ta vie ici… Tu ferais mieux d’ouvrir directement un cabinet de conseil ! — Oh, tu ne sais pas à quel point tu as raison !”, lui répond la Tsigane tout en cherchant son portable qui couine au fond de son sac. “Tu dois sortir pour répondre, aboie un homme encombré de photocopies. Ici, on travaille. — Et alors ! Je te dérange toi ? rétorque la tante en poursuivant sa conversation téléphonique. “Non, j’peux pas aujourd’hui, j’suis à Paris. Non, j’peux pas, désolée.” Elle parle la langue de Molière sans le moindre accent. L’assistante sociale de la commune où vit notre entremetteuse venait de lui trouver une journée de ménage. Sauf que pour aujourd’hui l’offre est perdue, entre les affaires à résoudre au consulat et les deux heures de trajet en RER. “Ici, pour moi, c’est le paradis”, nous confie-t-elle. Arrivée en France il y a dix ans avec son enfant de 2 ans, notre Tsigane a eu depuis un autre enfant avec un Tsigane hongrois.

“Tu travailles ? — Moi ? Bien sûr, je fais de la préparation de commandes*.” Face à mon incompréhension, elle s’emplit d’un sentiment de supériorité, car il lui semble tout à coup évident que je ne sais pas un traître mot de français. “Ce que ça veut dire ? Que je remplis des cartons, que je les referme et que je les charge dans des camions.” Elle est payée 1 000 euros mensuels, pour un CDD de trois mois. “Après, je touche environ 800 euros de chômage.” Elle a le visage sain, plein, et ses yeux noirs espiègles rient. “Il y a que des Noirs là-bas. Je suis la seule Tsigane qui y travaille.” Elle singe un peu le fonctionnaire du consulat, puis elle continue, furieuse : “Partout où je suis allée en France, les gens t’expliquent, t’aident. Ici, j’ai appris à lire et à écrire en deux ans, alors qu’en Roumanie je n’ai rien appris en sept ans d’école. Le professeur de mathématiques me battait non-stop avec sa règle. J’avais 22 ans quand j’ai appris le français et je le parle sans accent. Je ne veux plus rien savoir de la Roumanie.”

Les autres Tsiganes qui se trouvent dans la petite salle d’attente du consulat se mêlent à notre conversation. “Pourquoi les Tsiganes roumains changent une fois qu’ils ont quitté le pays ? Mais parce qu’ici on va à l’école, et qu’on nous paie des stages pour travailler dans la restauration…”, ajoute une jeune fille en jeans et blouson blanc qui remplit des papiers, assise par terre. “Tu en as déjà vu, en Roumanie, des Tsiganes qui travaillent dans une boulangerie ? Eh bien, ici, ma fille travaille dans une boulangerie”, renchérit une autre. La jeune en jeans saute sur ses pieds : “Et pourquoi les Tsiganes ne vont jamais à l’université, en Roumanie ? — Ça ne les intéresse pas”, avancé-je timidement. “Pfff… Je vais t’expliquer, moi, reprend mon entremetteuse. En Roumanie, mon père était éboueur. Il ramassait les ordures des autres. Ma mère élevait des cochons et des enfants. Et le seul métier que les Roumains m’auraient laissé faire ? Femme de ménage, comme mon père.”
En France, on lui a donné un vrai logement. Quand elle apprend que j’habite un appartement, elle fait une pirouette. “Moi j’ai une vraie maison, construite sur la terre ferme. Trois chambres, cuisine, salon. Une des chambres, on ne l’utilise même pas.” J’ose : “Ta maison a des petites tours aussi ? — Non, mais j’ai un jardin !” J’ose encore : “Tu as mis des fleurs dans le jardin ? — Non, il y a toutes sortes d’herbes qui y poussent.” Une maison dont le loyer HLM lui coûte… 25 euros par mois.

La Tsigane en question a les clés du paradis. “Inutile de savoir lire ou écrire. Il faut savoir parler et entretenir ses relations. Moi, par exemple, j’ai rendez-vous la semaine prochaine avec le maire. Et je lui ramène un petit cadeau.” Un fonctionnaire appelle enfin tout le monde dehors, dans la cour du consulat, en ajoutant : “Laissez la porte ouverte, pour aérer.” La Tsigane enceinte fraîchement mariée me rattrape à la porte de l’ambassade : “Toi tu fais de l’argent avec ce reportage. Qu’est-ce que tu me donnes, à moi ?” Cristina Hermeziu
Dilema Veche


23/09/2008
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