La "telenovela", tout le monde aime ça

Elle s'appelle Esti en Israël, Maria en Grèce, Beatriz en Espagne. Les Français la connaissent sous le nom de Lisa ou de Betty. A chaque fois, le profil est le même : une fille mal fagotée, coiffée comme un balai et affublée d'un appareil dentaire rutilant. La ficelle est un peu grosse, me direz-vous. Vous aurez raison : le vilain petit canard finira cygne. Des dizaines d'épisodes et un ravalement de façade plus tard, il aura fait carrière dans la mode et séduit le fortuné prince charmant.

Elle, à l'origine, s'appelle "Betty la fea" ("Betty la laide"). Elle est l'héroïne d'un feuilleton colombien qui, depuis 1999, s'est vendu dans 70 pays et a connu une dizaine d'adaptations. Après avoir récolté plus de 32 % de parts de marché avec Le Destin de Lisa (déclinaison allemande), TF1 a commencé le 7 janvier la diffusion d'Ugly Betty (version américaine, produite par l'actrice Salma Hayek).


Betty est le visage de la mondialisation d'un genre télévisé particulier : la telenovela, intronisée par le romancier vénézuélien Boris Izaguirre comme "le seul élément culturel commun à l'ensemble de l'Amérique latine" dans El País de Madrid. Les ingrédients de base sont immuables : une héroïne, des amours interdites, un zeste de lutte des classes et des tonneaux de larmes. Le tout au service d'une intrigue de polichinelle : non, le feu de la passion ne mourra pas sous le flot des pleurs, et oui, ils se marieront et auront beaucoup d'enfants.


Pour Boris Izaguirre, le genre doit beaucoup aux feuilletons européens du XIXe siècle. Le pionnier du genre, le Cubain Félix B. Caignet (El Derecho de nacer, "Le droit de naître", 1948), revendiquait le patronage d'Alexandre Dumas. Des clones en jupons du comte de Monte-Cristo (La Dama de Rosa) ou de Jean Valjean (Señora) verront d'ailleurs le jour à partir des années 1960, au fur et à mesure que la telenovela se répand en Amérique latine.

En Colombie, la diffusion de Betty la fea a été un événement national. De là, le phénomène a gagné l'Amérique latine puis les Etats-Unis, via une chaîne hispanophone. Betty la laide est sans doute la première série à se mondialiser de la sorte, comme certains jeux ou émissions de télé-réalité. Signe qui ne trompe pas : lors des prochains Emmy Awards, le 24 novembre à New York, les telenovelas se verront récompenser comme une catégorie à part entière, relate Steve Brennan dans The Hollywood Reporter.


La telenovela, nouvelle passion mondiale ? Un petit pays au moins fait de la résistance : le Royaume-Uni. C'est une journaliste anglaise, Katie Allen, qui l'écrit dans The Guardian. Même si Ugly Betty est déjà diffusé outre-Manche, même si la BBC annonce un projet sur le feu, les spécialistes du secteur sont formels : la perfide Albion n'aurait pas encore cédé à l'engouement général. Les Anglais aimeraient voir la réalité telle qu'elle est, non filtrée par "des lunettes roses" ; les Anglais n'auraient que faire des amours contrariées ("Quand deux personnes se rencontrent, elles s'aiment ou elles ne s'aiment pas", pas besoin de se courir après pendant 120 épisodes) ; les Anglais n'éprouveraient que dédain pour le mélodrame… Les Anglais, c'est bien connu, sont les arbitres du bon goût.

Marie Béloeil



22/01/2008
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