JO : Un stade en acier ? Laisse béton à Pékin…

Le Nid d’oiseau fait la fierté des Chinois. Mais cette superbe structure olympique cache ses secrets... Les réflexions d’un journaliste américain sur la complexité chinoise.

Au sous-sol du célèbre stade national de Pékin, devant la salle de conférence de presse déserte, je mets le doigt sur un problème qui me taraude depuis un mois. Je mets vraiment le doigt dessus. Car, devant moi, plongeant en biais du plafond, se trouve l’une des immenses poutres en acier qui forment l’ossature du stade – un entrelacement complexe et colossal surnommé le “Nid d’oiseau”.

C’est la deuxième fois que je visite le stade. Voilà quelques années que, de plus ou moins loin, je lis (et écris) des articles à son sujet, observant cette étincelante structure d’avant-garde s’assembler et s’élever au sud du parc olympique : “Un treillis d’acier entrelacé” (The New York Times) ; “Un enchevêtrement de poutres d’acier” (The Times) ; “Une hypnotique ossature d’acier” (The Guardian) ; “Un cadre d’acier monumental” (moi). Décrire ce bâtiment, c’est comme parler de restaurants en cherchant des nouvelles manières de dire “délicieux”. C’est un nid d’oiseau. Fait de métal. Point. L’arête de la poutre que je regarde est ébréchée. Un gris foncé apparaît à présent sous la surface argentée. Je touche la partie ébréchée du bout du doigt. Quand je le retire, il est couvert de poussière de béton. Voilà ce que je craignais dès ma première visite, en avril. Le Nid d’oiseau est la dernière infrastructure olympique à s’ouvrir au public. Des dizaines de milliers de personnes affluent en ce vendredi matin torride pour voir la première compétition de marcheurs, c’est-à-dire pour être les premiers spectateurs du stade, qui affiche complet. En m’approchant, alors que je me penche en arrière pour observer la courbe qui s’élève devant moi, mes pieds se déconnectent de mon cerveau. C’est donc ça, le Nid !

Quelqu’un gagne l’épreuve de marche. Je parcours le hall, notant les détails futuristes : le rouge profond des gradins ; les lampes suspendues, translucides et à l’aspect étrange ; les toilettes luxueuses, peintes en noir ; les panneaux et logos bizarrement inspirés de la marque de vêtements hip hop Bathing Ape. Et, partout, ces énormes poutres qui s’éloignent et se rejoignent sous différents angles. Je me dirige vers l’une d’elles, la touche, puis la tapote du poing. Ça fait un toc sourd. Toc ? Je repasse le son et la sensation dans ma tête, perplexe. Je ne suis ni métallurgiste ni ingénieur en construction, mais j’ai ­l’impression d’avoir frappé du béton. Pas de l’acier. Du moins, ce n’était pas la sensation à laquelle je m’attendais en frappant de l’acier. Mais qu’est-ce que j’y connais ?

En reportage en Chine, j’ai constamment l’impression d’avancer à tâtons dans un brouillard épistémologique. C’est en partie à cause de la langue (et même en grande partie, dans mon cas), mais il y a ici quelque chose de fondamentalement insaisissable et opaque quand on recherche des informations. Les gens et les institutions n’ont pas l’habitude de faire l’objet de reportages. Ce n’est pas tant qu’ils soient secrets, peu coopérants ou qu’ils fassent de l’obstruction, ni même qu’ils ne soient pas préparés à se trouver sous les feux d’une presse véritablement libre. C’est que ceux qui souhaitent coopérer – et qui, parfois, essaient de dévoiler de nouvelles informations – ne savent pas vraiment comment s’y prendre.
Faits et chiffres varient en fonction de celui qui les donne, de celui qui les demande et de celui qui s’exprime en dernier. Parfois, le mieux que l’on puisse faire est alors de donner les informations telles qu’elles apparaissent dans les rapports officiels. Tantôt on interdit la circulation des voitures privées pendant deux semaines, tantôt cette interdiction passe à quatre jours. On décrète l’interdiction totale de fumer dans l’ensemble de la ville, mais il apparaît finalement qu’on peut fumer dans les restaurants, les discothèques, les cybercafés et d’autres endroits.

L’année dernière, j’ai lu qu’un responsable chinois avait annoncé lors d’une conférence de presse que la Chine n’avait pas l’intention de modifier la météo durant les Jeux olympiques. A cette époque, j’avais pourtant interviewé le chef du Bureau de modification météorologique, on m’avait expliqué le fonctionnement du système de prévention des pluies à l’intérieur d’un périmètre donné, et j’avais visité un entrepôt de canons pour ensemencer les nuages. Parfois, on sait plus ou moins ce que l’on sait.

Je suis donc là, sous le Nid d’oiseau, tout le poids de l’édifice au-dessus de ma tête. Je suis venu par un après-midi désert, entre deux épreuves d’athlétisme, pour participer à un séminaire sur le journalisme pendant les JO, qui doit avoir lieu dans la salle destinée aux conférences de presse. Encore une fois, beaucoup de bruit pour rien : la salle est vide et impeccable, presque stérile – des rangées de sièges de plastique blanc gisent sous une lumière bleutée, à côté de réfrigérateurs remplis de bouteilles d’eau auxquelles personne n’a touché. Dans le hall, près des poutres, une bénévole qui passe par là me dit que le séminaire commencera peut-être dans une demi-heure (ce ne sera pas le cas). Elle va vérifier.
Je regarde alors la poutre et son ébréchure. Est-ce que l’on peut ébrécher de l’acier ? Et il y a mon index gauche, couvert de poussière de béton.

Je commence alors à revoir mentalement la liste approximative que je dresse depuis que j’ai tapoté la poutre en avril, celle de toutes les rédactions auxquelles je dois maintenant envoyer un rectificatif.

Mais qu’est-ce que je leur dirai ? Je ne suis pas (mais alors pas du tout) ingénieur en construction. Mes connaissances en la matière sont très limitées. Peut-être y a-t-il encore de l’acier sous le béton. Peut-être y a-t-il encore du béton sous l’acier qui est sous le béton. Après plus de deux ans de reportage sur les Jeux olympiques de Pékin, je ne sais même pas de quoi le stade national est fait.

Le séminaire sur le journalisme a été annulé par manque d’intérêt. Je rentre chez moi et me mets à fouiller dans mes notes. Bien caché dans mes dossiers, je retrouve un communiqué de l’agence officielle Xinhua, rédigé en anglais. Il a peut-être été récrit ou traduit par le Comité organisateur olympique. Il s’agit en fait d’un entretien avec Li Jiulun, l’ingénieur en chef du Nid d’oiseau. L’article explique que M. Li et son équipe ont “fourré les tubes d’acier avec des barres de béton”, puis “injecté du béton dans les tubes par en dessous pour faire plus de 1 300 faisceaux et poutres en béton taillés sur mesure (qui sont trois fois plus efficaces que ceux fabriqués selon les méthodes étrangères”). Après avoir lu cela, je comprends encore moins comment le stade a été construit.

J’envoie donc un courriel à Arup, l’une des trois sociétés qui ont travaillé à la conception du stade, mais il reste sans réponse. Je retourne alors au stade pour couvrir la compétition d’athlétisme. Là, je ­harcèle les autres journalistes, face à face et par SMS. “A ton avis, de quoi le stade est-il fait ? Je pense que tout est construit en béton ! Est-ce que quelqu’un sait quelque chose ?”

Alors que j’attends, je reçois un message d’un autre journaliste : “A3. Sors. Architecte. Tout de suite”. Je me précipite dans le hall et tombe nez à nez avec J Parrish, le directeur de l’architecture d’Arup Sport. C’est un grand gaillard barbu, plutôt bavard. Selon sa carte de visite, il n’y a pas de point après le J. Il est en train d’affirmer poliment à un journaliste de radio qu’il ignore tout du déroulement de la cérémonie d’ouverture.

“De quoi sont faites les poutres ?” demandé-je timidement. Parrish regarde autour de nous. “De béton”, répond-il, en montrant la plus proche, puis les suivantes une à une : “Béton, béton, béton… acier.”

Acier ? Les poutres extérieures, qui forment la clé de toute la structure, sont effectivement en acier, m’explique-t-il. Des caissons en acier de section carrée et d’épaisseurs diverses, disposés en croix. Les poutres intérieures sont principalement en béton. Elles ont été peintes en argenté, pour qu’elles aient toutes la même couleur.

Il faudrait les frapper au marteau pour sentir la différence, ajoute M. Parrish. Il est près de minuit quand je quitte le stade. Je vais devoir marcher longtemps avant de trouver un taxi. Mais, d’abord, je me dirige vers la rangée extérieure de poutres et en frappe une avec force. Elle résonne.

Tom Scocca
The New York Observer



09/08/2008
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