ÉMIRATS ARABES • Les ailes de la liberté Hôtesse de l'air

 un métier qui fait rêver de nombreuses jeunes Arabes. Elles y trouvent le moyen de s'émanciper et de prendre leurs distances avec un milieu familial parfois très conservateur. Une liberté chèrement acquise, avec un retour en famille parfois douloureux.

A la vue de la nouvelle broche en forme d'ailes épinglée sur la poche gauche de son pimpant uniforme gris, Marwa Abdel Aziz Fathi laisse échapper un petit rire timide. Elle balaie du regard la pièce où des dizaines d'autres hôtesses de l'air d'Etihad, la compagnie aérienne nationale des Emirats arabes unis (EAU), bavardent en grignotant des canapés. Ce jour marque la fin d'une formation de sept semaines, dispensée à l'académie de formation d'Etihad. Malgré sa fierté manifeste, Mlle Fathi n'en revient toujours pas de se trouver ici, parmi le personnel de cabine nouvellement engagé.

Il y a dix ans, les femmes arabes célibataires qui, comme Mlle Fathi, travaillaient à l'étranger faisaient figure d'exceptions. Mais, à l'instar des jeunes hommes des pays arabes pauvres, qui ont émigré en masse vers les riches Etats producteurs de pétrole du golfe Persique dans l'espoir de trouver du travail, les jeunes filles sont de plus en plus nombreuses à sauter le pas, si l'on en croit les sociologues, même si on ne dispose pas de statistiques officielles à ce sujet.

Les hôtesses de l'air incarnent aux yeux du public cette mobilité nouvelle de certaines jeunes femmes arabes, tout comme elles incarnaient, aux Etats-Unis dans les années 1950-60, les libertés nouvellement acquises par les femmes. Et, comme à l'époque, elles suscitent à la fois angoisse sociale et fascination.

A l'académie d'Etihad, le dortoir où dorment les apprenties hôtesses de l'air ressemble à s'y méprendre aux immeubles de bureau de style 1970, qui abondent dans la ville d'Abou Dhabi. A ceci près : trois vigiles sont postés au rez-de-chaussée, un registre consigne entrées et sorties et un strict règlement est en vigueur. Toute personne tentant d'introduire en cachette un homme dans l'un des trois-pièces simplement meublés que partagent les femmes risque de se faire licencier, voire expulser du pays.

Alors que, sous l'impulsion des jeunes essentiellement, l'islam connaît une renaissance dans l'ensemble du monde arabe, les Etats du Golfe qui, comme Abou Dhabi, offrent des libertés et des perspectives presque inimaginables ailleurs au Proche-Orient deviennent un refuge improbable pour certaines femmes arabes. Les hôtesses mènent une vie calme et solitaire, égayée principalement par des nuits passées sur les pistes des dancings. Malgré le nombre croissant de femmes qui s'installent dans les Emirats, la migration de la main-d'œuvre est telle depuis vingt ans que le déséquilibre entre hommes et femmes y est le plus élevé au monde. Ainsi, chez les 15-64 ans, on compte 2,7 hommes pour 1 femme. La présence d'hôtesses de l'air d'Etihad dans les quelques bars d'hôtel d'Abou Dhabi est si prisée qu'elle est encouragée par de fréquentes "Nuits des dames" et par des remises sur les boissons, réservées aux membres d'équipage. Pour une femme non voilée âgée d'une vingtaine d'années, il est quasiment impossible de se rendre dans un centre commercial ou un supermarché d'Abou Dhabi sans s'entendre demander régulièrement, par des étrangers souriants, si elle n'est pas hôtesse de l'air.

Chaque fois qu'elle rentre chez elle à Alexandrie, en Egypte, Rania Abou Youssef, 26 ans, qui travaille pour Emirates, la compagnie de Dubaï, est accueillie en héroïne par ses cousines. "Voilà quatre ans que je fais ce métier, raconte-t-elle, mais elles continuent à me demander ‘Où es-tu allée, qu'est-ce que ça te fait, as-tu des photographies ?'" Beaucoup de jeunes femmes arabes qui travaillent dans le golfe Persique adorent ce statut de pionnières et de modèles dont elles jouissent auprès de leurs amies et jeunes parentes. Après avoir baigné dans une culture où la communauté a une grande importance, elles apprennent à se considérer comme des individus.

Pour nombre de familles cependant, autoriser une fille à exercer une profession – et a fortiori voyager seule à l'étranger – revient à mettre en péril sa vertu et ses chances de trouver un mari. [Cette mentalité a beau évoluer peu à peu, toutes les candidates ne réussissent pas.] Des jeunes femmes rapportent l'histoire de collègues qui ont un jour pris l'avion pour rentrer chez elles, quittant la compagnie aérienne sans crier gare. Les hôtesses arabes qui réussissent le mieux, poursuivent-elles, sont souvent celles que les aléas de la vie ont déjà marginalisées dans leur société d'origine : de jeunes immigrées qui assurent les besoins de leurs proches après le décès de l'homme chargé de famille, par exemple, ou une poignée de jeunes veuves et divorcées qu'on a fini par autoriser à travailler à l'étranger, les perspectives d'un remariage s'éloignant.

Comparé à d'autres emplois qu'elles pourraient décrocher dans le Golfe, le métier d'hôtesse de l'air n'est guère compatible avec leurs obligations religieuses, comme prier cinq fois par jour ou jeûner pendant le ramadan, déplore Mlle Youssef. Elle espère pouvoir un jour porter le djihab, même si ce n'est "pas encore possible". A cette impression de se couper de leur religion s'ajoute parfois un sentiment d'aliénation vis-à-vis des milieux musulmans conservateurs, dans leur pays d'origine. Celles qui, par leur travail dans le Golfe, font vivre des familles entières s'aperçoivent souvent, surprises et peinées, qu'elles ont désormais dû mal à se couler dans le moule familial. "Une très bonne amie et collègue syrienne a décidé de démissionner et de rentrer chez elle, raconte l'hôtesse égyptienne. Mais elle ne supporte plus de rester dans la maison familiale. Ses parents adorent son frère, auquel ils donnent la priorité, tandis qu'elle n'a jamais le droit sortir seule, même pour aller prendre un café."

Katherine Zoepf
The New York Times



02/02/2009
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