Des délinquants ont failli devenir policiers

 Le prétexte est d'une banalité déconcertante. Un élève assistant de la garde pénitentiaire (GSP) achète la bagarre d'un officier de police qui a eu un accrochage verbal sévère avec un groupe de jeunes, sûrement "fermentés" dans un débit de boisson. L'officier de police quitte les lieux sans heurt. Après son départ, la tension monte entre les jeunes et l'élève assistant GSP et les choses dégénèrent. L'élève assistant GSP est passé sévèrement à tabac. Il a du son salut à l'intervention d'un militaire. Ce dernier le sauve de la furie des jeunes et le reconduit à l'école de police où il est directement admis à l'infirmerie. Ce jour là, c'était quartier libre pour tout le monde à cause de la fête du ramadan. C'est seulement les éléments de la sentinelle qui ont vu arriver leur camarade dans un piteux état. Le lendemain, dans la soirée, les camarades sont de retour à la caserne. Les "coreligionnaires" de l'élève GSP apprennent ce qui lui est arrivé. C'est à partir de cet instant que la riposte s'organise.

Vendetta au lieu de la rixe

L'élève assistant GSP avait la latitude de porter plainte. C'était son droit. Parce que la loi burkinabè criminalise l'atteinte à l'intégrité physique. Les jeunes qui l'ont passé à tabac sont susceptibles de poursuites et doivent même être poursuivis. Mais ce n'est pas la solution qui a finalement prévalue. Les camarades de la victime décident de lui faire justice. La décision est prise de donner une correction mémorable aux tenanciers de la buvette où la bagarre a eu lieu. La descente a lieu. Elle sera triplement supérieure à la correction reçue par le malheureux élève GSP. Une violence qui n'a pas de nom et qui s'est retournée contre ses auteurs. La réprobation sera unanime et va contraindre le ministre de la Sécurité à sévir. A partir de cet instant, nombre d'expéditionnaires réalisent qu'ils ont fait la connerie de leur vie. Les langues commencent à se délier et la solidarité de corps se fissure. Chacun veut à présent protéger sa tête. On apprend à présent que l'expédition n'avait pas fait l'unanimité. Des dénégations sur le tard qui pourraient s'expliquer par la sévérité de la sanction de la hiérarchie. Toute la promotion est renvoyée et radiée. Des poursuites judiciaires sont engagées contre les expéditionnaires.
Les habitants qui ont vécu les violences dans leur chair, pensent effectivement que ce sont des regrets qui ne sont pas sincères. Parce que c'est environ une centaine d'élèves policiers qui ont fait la descente des buvettes. Une des victimes est catégorique :
"L'intention était de détruire et de faire mal". Plus encore, pensent d'autres habitants du quartier qui ont assisté à la furie des policiers en herbe, "ils voulaient se défouler et montrer que le civil est inférieur au policier"
Propos confirmés, d'une certaine façon, par des officiers de police qui expliquent ce comportement par des besoins d'imiter les gendarmes et les militaires. Ce qui est sûr, après leur honteux forfait, les expéditionnaires ont paradé pendant des heures dans le quartier en poussant des cris de victoire. Certains se sont même rendus coupables de vol et de pillage des boutiques. Ils se sont comportés en voyous et en voleurs. Des bandits semant le chaos et la désolation sur leur passage. Des poulets, des repas, de la boisson et autres marchandises ont été détruits ou pillés. Les portefeuilles et les téléphones des clients ont été aussi emportés. Au bar la citadelle un jeune tablier a vu son petit commerce disparaître.
Cette terreur a obligé les jeunes du quartier à se mobiliser pour défendre leurs biens. Une attitude qui a été considérée comme un affront de plus par les élèves policiers qui sont revenus cette fois en tenue de combat et beaucoup plus nombreux que lors de la première expédition punitive. Environ un millier, estime un témoin.
Marc Ouédraogo gérant d'un bar qui s'est réfugié dans une cachette affirme qu'il a eu peur pour sa vie. Les élèves policiers sont ressortis plus déterminés et cette fois, en tenue de combat. Ils n'avaient pas de matraques et d'armes à feu. Mais ils avaient leur ceinturon. Ablassé Ouédraogo, propriétaire d'un Kiosque se souvient de la fureur des policiers "Leur nombre suffisait pour inquiéter les populations. 1000 policiers, c'est beaucoup, tout le quartier était calme".
Certains affirment que le directeur général de la police nationale Rasmané Ouangrawa n'a pas été épargné par ses éléments incontrôlés. Selon des élèves policiers, le DG et le directeur de l'école Lazare Tarpaga n'ont pas réussi à renvoyer leurs éléments dans leur base. Il a fallu l'intervention de la gendarmerie pour que ces jeunes réintègrent l'école.
Cette descente musclée a causé d'importants dégâts matériels et de nombreux blessés. La direction de l'école a rencontré les victimes et une enquête est diligentée par la gendarmerie pour évaluer les pertes. Selon les victimes les pertes matérielles s'élèvent à 5 millions f cfa.

Une enquête de moralité complaisante

La descente punitive des élèves policiers repose certaines questions liées au recrutement et à la formation des policiers. D'abord l'enquête de moralité qui précède la validation de la réussite à l'examen de recrutement. Est-ce qu'elle se fait dans la rigueur requise ? Non, pensent certains officiers de police. L'enquête de moralité est faite de façon complaisante. En plus, ils sont nombreux dans la hiérarchie policière à reconnaître que la discipline s'est beaucoup érodée à l'école de police.
Des officiers, commissaires et inspecteurs en formation auraient opposé un refus catégorique à cette expédition punitive. Certains d'entre eux ont été blessés dans la bousculade affirme un élève policier. D'autres par contre accusent aujourd'hui leurs supérieurs, d'avoir laissé faire ou d'avoir apporté une bénédiction tacite à ce mouvement. Ce que réfute un élève officier de police. "Que pouvait faire une dizaine de gradés face à 1000 personnes ? Les portes ont été fermées, et ils ont pris le mûr, il y'a même des blessés parmi les gradés" déclare t-il. L'indiscipline des élèves assistants issus des concours directs est reconnue par certains de leurs supérieurs. La solidarité et l'esprit de corps ont été la leçon la mieux apprise. Ils ont tous fait la même déclaration pendant les interrogatoires. Ils ne savent rien. Une trentaine a été néanmoins identifiés et subissent des interrogatoires poussés.
Les plus avertis ne sont pas surpris du comportement de ces jeunes. Une formation militaire qui a l'avantage de forcer la discipline, une enquête de moralité, et un suivi individualisé sont des éléments qui ont manqué. La formation des policiers chez leurs frères d'arme militaires a été suspendue suite aux événements du 21 décembre 2006. La police assure maintenant la formation de leurs éléments. Certains policiers déclarent que cette formation n'est pas complète. Il n'est donc pas étonnant que des délinquants se retrouvent dans la police. Le mal gangrène aussi bien les forces de la sécurité que de la défense.

Par Abdoul Razac Napon



18/10/2009
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