RSF, Ménard passe le témoin

Robert Ménard n'est plus secrétaire général de l'organisation Reporters sans Frontières (RSF). La nouvelle est tombée le 26 septembre dernier. Le nouveau secrétaire général s'appelle Jean François Julliard, ancien responsable du bureau Afrique à RSF. Avec le départ de son leader charismatique, c'est une page qui se tourne à RSF, mais le nouvel élu, sans être un militant historique (il a 35 ans) n'est pas moins un vieux routier de l'organisation.
"J'ai pris cette décision au moment où tout va bien pour Reporters sans frontières : jamais notre organisation n'a été aussi présente dans le monde. Ses équipes, sa notoriété, son assise financière assurent son indépendance et son efficacité. Elle le prouve jour après jour… Toutes mes pensées vont à ceux pour qui nous nous sommes battus, à leurs familles marquées à jamais par une mort ou une disparition. Ce combat-là, on ne peut le déserter. Ni aujourd'hui, ni demain. La toute récente libération de Win Tin emprisonné en Birmanie depuis 19 ans nous donne raison. Continuons…" C'est par ce communiqué que RSF a annoncé le passage de témoin de Robert Ménard. Pendant 23 ans, il a présidé aux destinées de l'organisation qu'il a créée en 1985 à Montpellier avec trois autres confrères, Emilien Jubineau, Rémi Loury et Jacques Molénat. Ménard a imprimé à RSF, la force de sa conviction aux idéaux de liberté dont en particulier la liberté de la presse, l'enthousiasme et la pugnacité de ses engagements et un extraordinaire sens de la solidarité confraternelle.

L'affaire Norbert Zongo

La figure de ce défenseur de la liberté de la presse s'est révélée aux Burkinabè à l'occasion de l'assassinat de notre confrère Norbert Zongo. Le rapport d'enquête de RSF publié en fin décembre 1998 à la suite d'une semaine d'investigation à Ouaga et à Sapouy relança une affaire que l'on avait trop tôt voulu fourguer dans des voies de garage. Membre de la Commission d'enquête indépendante (CEI) concédée par le pouvoir grâce à la pression de la rue, Ménard y aura apporté une contribution remarquable. La notoriété internationale de son organisation, la perspicacité et le courage de ses prises de position ont permis à la CEI d'ouvrir des pistes pertinentes qui malheureusement ont été toutes abandonnées aujourd'hui. On se souvient encore de la dénonciation véhémente des hommes de la sécurité présidentielle sur les ondes d'une radio locale dont les méthodes brutales et inhumaines ont été décrites dans le rapport d'enquête de la CEI. " Ce sont des voyous et des criminels ", avait-il dit. La réaction du pouvoir burkinabè n'avait pas tardé. Robert Ménard fut arrêté à son hôtel et mis dans un avion pour Paris. Il resta jusqu'en 2005 persona non grata au Burkina. Avec son organisation, il ne manquait aucune occasion pour dénoncer l'impunité dans l'affaire Norbert Zongo. Après le non-lieu déclaré dans le dossier judiciaire, Ménard tenta d'obtenir la réouverture du dossier en fournissant des éléments nouveaux. Peine perdue. Pour les procureurs et le juge d'instruction, c'était une affaire classée et ils veillent scrupuleusement à ce que cela soit bien entendu de tous. Mais pour RSF et les militants de la lutte contre l'impunité, l'affaire Norbert Zongo ne saurait être classée par la seule volonté de juges acquis et de leurs commanditaires. La lutte continue donc, même si elle est rendue plus difficile du fait de la complicité active de la structure judiciaire.

Jean François Julliard, un homme du sérail

Le nouveau secrétaire général est un homme du sérail comme l'indique Ménard lui-même dans le communiqué précité : "Je veux aujourd'hui gagner le pari d'une succession réussie. Jean-François Julliard, qui vient d'être élu, occupera désormais le poste de secrétaire général. Il travaille depuis plus de dix ans à mes côtés au sein de Reporters sans frontières. Il en connaît parfaitement les rouages, les méthodes, la philosophie. Il lui apportera son enthousiasme, celui d'une génération de militants rompus à la mondialisation et à Internet. Je ne souhaite qu'une chose : qu'il fasse de Reporters sans frontières une organisation toujours plus efficace pour défendre nos confrères maltraités, torturés, emprisonnés et, plus généralement, cette liberté de la presse sans laquelle il n'y a pas de liberté."
Le nouveau secrétaire général est un habitué du Burkina où il a séjourné en compagnie de Ménard pendant les travaux de la commission d'enquête. Jean François Julliard est revenu au Burkina à la faveur de la conférence de la francophonie en 2004. Pendant que Blaise et Chirac échangeaient des amabilités à la conférence de presse de clôture, voici qu'un journaliste impertinent s'adressant à Blaise Compaoré balança la question qui fâche : "Où en est-on M. le président avec le dossier Norbert Zongo ?" Dans le même temps, il expose dans la salle réservée aux médias de Ouaga 2000, un poster représentant l'affiche d'un film sans doute imaginaire : Crime impuni en francophonie : Mais qui a tué Norbert Zongo ? Avec Blaise Compaoré alias "le protecteur" et François Compaoré, "le protégé". Le texte qui suit est un cinglant rappel adressé aux chefs d'Etat francophones quant au respect de leurs engagements : "A chaque rencontre du genre, les chefs d'Etat ou de gouvernements des 56 Etats membres rappellent que la francophonie sert non seulement à valoriser l'utilisation d'une langue commune, mais aussi à promouvoir le respect de valeurs démocratiques et des droits de l'homme. Mais cette fois, les plus hauts dirigeants de la planète francophone foulent les cendres de Norbert Zongo, le journaliste le plus connu du pays, assassiné en 1998. Le frère du chef de l'Etat, François Compaoré, est impliqué ainsi que des responsables de la garde présidentielle. Pourtant, rien n'y fait. Ni procès, ni jugement à l'horizon. L'impunité demeure."

C'est cet homme de 33 ans à l'époque qui avait mené cette campagne à Ouagadougou. Le style de l'homme sera certes différent de celui de son prédécesseur (question de tempérament), mais sur le fond, il serait hasardeux de parier sur un ramollissement de l'organisation en ce qui concerne les questions touchant à la défense de la liberté de presse. Du reste, RSF a été formaté au travail d'équipe depuis belle lurette et il faut s'attendre à ce que cet esprit se renforce davantage surtout en l'absence de Robert Ménard dont l'expérience personnelle était en soi une institution.
Léonard Vincent, ancien responsable du bureau Afrique, connu au Burkina pour y avoir séjourné plusieurs fois, est désormais coordonnateur de la recherche à RSF. Il chapote ainsi tout le travail de recherche dans l'ensemble des bureaux. Cumulativement, il est aussi chef de la rédaction. Les auditeurs de RFI qui se sont familiarisés avec sa voix auront remarqué sa grande maîtrise des dossiers africains. C'est donc une équipe de jeunes pétris d'expérience qui est aujourd'hui aux commandes de RSF et il faut espérer qu'ils apportent davantage d'enthousiasme et de fraîcheur dans la défense des journalistes. L'Evénement saisit l'occasion pour rendre un hommage mérité à Robert Ménard, le vieux briscard, et salue au passage l'élégance dont il a su faire montre en pariant sur les jeunes. Les Burkinabè épris de justice n'oublieront jamais la petite silhouette, mais combien vigoureuse de cet homme qui a beaucoup donné de lui-même dans l'affaire Norbert Zongo. Afin que triomphe la justice! Germain Nama


19/10/2008
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