KENYA : C'est la fracture sociale a mis le feu aux poudres

Analyser les affrontements postélectoraux au Kenya sous le seul angle de l'opposition ethnique serait simpliste. La réalité est plus complexe, prévient l'éditorialiste du Financial Times.

Les images terribles du massacre de femmes et d'enfants cherchant refuge dans une église, omniprésentes dans les médias le 1er janvier, ont immédiatement entraîné des comparaisons avec le génocide rwandais de 1994. Il serait pourtant simpliste et trompeur de réduire la lutte pour le pouvoir au Kenya à une simple histoire de guerre tribale et de brandir des accusations échevelées de génocide, comme a pu le faire un ministre du gouvernement kenyan. Celui-ci a accusé l'opposition du Mouvement démocratique orange (ODM) d'actes de génocide et de nettoyage ethnique bien planifiés.

Il existe indubitablement une part de revanche à l'encontre de l'ethnie des Kikuyus, qui depuis l'indépendance du pays en 1963 domine aussi bien le monde des affaires que celui de la politique. Le truquage présumé des résultats de l'élection présidentielle en faveur du président sortant Mwai Kibaki, un Kikuyu, et au détriment de son rival Raila Odinga, issu lui de l'ethnie des Luos, moins importante, a manifestement poussé la colère à son comble. Mais il ne s'agit pas ici d'une tribu cherchant à se venger d'une autre, comme ce fut le cas au Rwanda pour le massacre de la minorité tutsie par les Hutus majoritaires. Le Kenya est un pays bien plus complexe tant du point de vue économique qu'ethnique. Il serait plus judicieux de comparer les Kikuyus aux Serbes de Slobodan Milosevic dans l'ex-Yougoslavie. Dans la mosaïque multiethnique des Balkans, les Serbes avaient tenté de renforcer leur position mais fini par s'aliéner toutes les autres minorités. Résultat : ils ont perdu l'essentiel de leur pouvoir et de leur territoire. Et c'est peut-être le sort qui attend les Kikuyus au Kenya. Ils forment le plus grand groupe ethnique du pays, représentant 22 % de la population, mais ne constituent pas une majorité suffisante pour contrôler seuls le pays, sans s'allier à d'autres groupes. Et ils sont aujourd'hui de plus en plus isolés à mesure que les tribus minoritaires s'allient les unes aux autres pour contrer leur influence.

Les Kikuyus se sont révélés particulièrement habiles en affaires, mais depuis peu ils partagent moins avec les autres groupes de population. "Plus il y a de croissance économique plus s'aggravent les disparités économiques", résume un ancien ministre kenyan. "Il n'y a que deux tribus au Kenya, assure un autre observateur : les nantis et les laissés-pour-compte. Et les nantis sont majoritairement des Kikuyus", ajoute-t-il. Contrairement à d'autres pays d'Afrique gangrenés par la corruption comme le Nigeria, le Kenya est un pays pauvre et dépourvu de ressources naturelles. Les deux tiers du territoire sont des terres arides ou semi-arides.

Le problème est plus aigu encore en zone rurale dans la vallée du Rift, où ont eu lieu la plupart des violences, dont le massacre de l'église d'Eldoret. La situation présente une funeste ressemblance avec ce qui se passe dans la province soudanaise du Darfour : la concurrence pour la terre et l'approvisionnement en eau se joue ici entre les Masaïs, éleveurs traditionnels nomades, les Kalenjins, éleveurs sédentaires, et les Kikuyus, implantés récemment comme cultivateurs. Les Kikuyus, originaires initialement de la Province centrale du Kenya, au nord de la capitale Nairobi, sont de nouveaux arrivants dans la région, et les éleveurs sédentaires, lésés, entretiennent de vieux griefs. Depuis le début de l'indépendance, sous Jomo Kenyatta [un Kikuyu], ils reprochent au gouvernement central d'avoir installé des cultivateurs kikuyus sur des terres remises par les autorités britanniques à la fin de la colonisation. Les tensions ethniques n'ont cessé de resurgir depuis lors. C'est dans ce contexte explosif qu'a éclaté le conflit de ces jours derniers autour des résultats des élections.

Les deux camps s'accusent mutuellement d'avoir organisé les affrontements. Kivutha Kibwana, le ministre des Terres, déclarait ainsi hier que les violences étaient "bien organisées, financées et planifiées par le Mouvement démocratique orange de Raila Odinga". D'autres estiment que le gouvernement savait parfaitement ce qu'il faisait. "Tout cela n'est pas arrivé par hasard, assure un éminent conseiller en investissements. C'était bien plus réfléchi [de la part du gouvernement] qu'on ne le croit." Une chose est sûre : les violences dans les campagnes kenyanes risquent de s'étendre aux immenses bidonvilles des alentours de Nairobi, mais aussi au port de Mombasa, plate-forme des transports et du commerce pour une grande partie de l'Afrique de l'Est. Et elles seraient dès lors nettement plus difficiles à contenir et à maîtriser.

Quentin Peel
Financial Times

 



06/01/2008
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